Cheikh Anta Diop : Les problématiques soulevées par son œuvre restent d’actualité

« Quel enseignement est mieux orienté vers l’avenir que le mien » disait Cheikh Anta Diop. Ce n’est pas de l’autocongratulation ou de la vantardise. Et pour s’en convaincre, nous vous invitons à revisiter avec nous une sélection d’œuvres de l’homme aux multiples dimensions.

« Le pharaon des temps modernes », le sobriquet que lui avait attribué certains de ses pairs, disparaissait à Dakar le 7 février 1986 au environ de 15 heures. Dans une semaine donc, cela fera exactement 32 ans jour pour jour qu’il a bu dans le récipient de la mort mais son œuvre reste d’actualité. Dans son ouvrage intitulé Civilisation ou Barbarie, Cheikh Anta Diop définit trois facteurs qui déterminent l’identité culturelle d’un peuple. Ces facteurs déterminants sont la Langue, l’Histoire et la Psychologie. Au plan linguistique, il cite bien à propos un des grands esprits de l’Europe, à savoir  Montesquieu qui était convaincu que : « Tant qu’un peuple vaincu n’a pas perdu sa langue, il peut toujours garder espoir ». Cheikh Anta Diop déploie toute son énergie pour démontrer l’importance de la langue dans le développement de l’Afrique. Il le démontre à travers ses écrits et lors de ses prestations politiques pendant les meetings ou à l’occasion des adresses aux électeurs au cours des campagnes électorales. A ce propos, au cours  d’une campagne électorale dans les années 1970, Diop s’est adressé aux Sénégalais en Wolof à la Radio.  Au lendemain de son discours,  le message eut un grand effet sur l’opinion à tel point que le président-poète, Léopold Sédar Senghor, fit mettre un terme à l’exercice. Il s’emploie à prouver que les langues africaines ne sont pas ascientifiques en traduisant des grands concepts scientifiques en Wolof, sa langue maternelle. Cet exercice peut être pratiqué dans toutes les langues africaines. Il explique la nécessité d’acquisition des connaissances scientifiques dans les langues africaines. Ses convictions sont explicitées dans  Nations Nègres et Culture  De l’antiquité Négro-Egyptienne aux problèmes culturels de l’Afrique noire d’aujourd’hui. Diop écrit ceci « Cette nécessité apparait dès qu’on se soucie de faire acquérir à l’Africain moyen une mentalité moderne (seule garantie d’adaptation au monde technique), sans être obligé de passer par une expression étrangère (ce qui serait illusoire). Il est plus efficace de développer une langue nationale que de cultiver artificiellement une langue étrangère ; un enseignement qui serait donné dans une langue maternelle permettrait d’éviter des années de retard dans l’acquisition de la connaissance. Très souvent l’expression étrangère est comme un revêtement étanche qui empêche notre esprit d’accéder au contenu des mots qui est la réalité. Le développement de la réflexion fait alors place à celui de la mémoire ». Cette idée de mettre nos langues au centre de développement a fait chemin. Mais, il y a des résistances au désir de véhiculer  la science à travers ces langues. Aujourd’hui, comme par enchantement, l’élite intellectuelle semble avoir pris conscience de l’utilisation de nos langues en science humaine et sociale de même que dans les sciences exactes. La preuve, le professeur Mahamadé Savadogo a traduit des concepts philosophiques en mooré. Une part belle est faite aux langues dans les émissions des radios et télévisions et les décideurs, qui semblaient réservés quand on leur tendait le micro pour traduire leur sentiment en langue, sont aujourd’hui à l’aise quand on leur donne l’occasion.

Diop en avance sur le changement climatique

Cheikh Anta Diop était aussi attaché aux questions liées à l’environnement. Pendant ses années d’études en France, les quelques rares fois qu’il était revenu au Sénégal, il a tenu des conférences sur la préservation de l’environnement alors qu’on n’avait  pas encore atteint un niveau de désastre inquiétant. Ces questions sur l’environnement a fait l’objet d’articles qui sont compilés dans l’ouvrage dénommé « Alerte sur les Tropiques », dans « Civilisation ou Barbarie » paru en 1980  Cheikh Anta Diop anticipait sur la question connue aujourd’hui sous le vocable de Changement Climatique qui fait objet de multiples rencontres et sommets chaque année.  « L’écologie, la défense de l’environnement, tendent à devenir les fondements d’une nouvelle éthique de l’espèce, fondée sur la connaissance : le moment n’est plus loin où la pollution de la nature deviendra un sacrilège, un acte criminel, même et surtout pour l’athée, du seul fait que l’avenir de l’humanité est impliqué ; devient donc peu à peu interdit moral, ce que le savoir, la « science de l’époque », décrète nuisible au groupe tout entier », martelait-t-il.  Il avait mis un point d’honneur sur le développement de la recherche scientifique et technologique en encourageant la mise en place des équipes pluridisciplinaires. Il mettait les jeunes en garde contre les arguments tout fait de certains gauchistes dans les universités françaises, qui derrière leurs incapacités ou leurs paresses à aller à la conquête du savoir, accusaient gratuitement les autres de carriérisme.  « Le chercheur africain n’a pas le droit de faire l’économie d’une formation technique suffisante qui lui donne l’accès aux débats scientifiques les plus élevés de notre temps, où se scelle l’avenir culturel de son pays. Aucune arrogance ou désinvolture pseudo-révolutionnaire, aucun gauchisme, rien ne saurait le dispenser de cet effort. Tout le reste n’est que complexe, paresse, incapacité : l’observateur averti ne s’y trompe pas », disait-il en substance.   Ce n’est pas pour rien qu’il a appartenu au supra parti qui avait pour emblème l’éléphant, le Rassemblement démocratique Africain (RDA). Avant que son leader Felix Houphouët Boigny ne collabore avec le colon, Cheikh Anta, étudiant en France avec certains de ses camarades, avait milité dans le RDA progressiste. En 1960, au moment de l’indépendance formelle de plusieurs Etats Africains, il avait sorti le Fondement culturel et économique de l’Afrique noire pour montrer au continent noir la nécessité de s’unir. A travers, cette plaquette, il avait esquissé les pistes de développement d’une unité organique de l’Afrique. Plusieurs décennies après, on en est toujours à la réflexion sur cette union. L’Afrique des cercles concentriques a fait les preuves de son échec. Depuis l’Organisation de l’unité africaine (OUA) à l’Union africaine (UA), le continent occupe la place  de celui qui tient la sébile. Jusqu’au siège de l’Union, il a fallu l’intervention de la Chine pour la construction de la maison. L’actualité, c’est la prise en charge de l’UA par les Africains mais ce fond d’indépendance avait déjà été  l’objet de réflexions dans l’œuvre de Diop. L’auteur d’Antériorité de Civilisation Nègres : Mythe ou vérité historique était persuadé que  « seule une véritable connaissance du passé peut entretenir dans la conscience le sentiment d’une continuité historique indispensable à la consolidation d’un Etat multinational ».  Plus que jamais l’œuvre de l’enfant de Caytou dans divers domaines reste d’actualité. Dans les réflexions actuelles pour la recherche des solutions, l’Afrique doit en tenir compte.

                                                                                                                                    Merneptah Noufou Zougmoré

 Les œuvres de nos savants dans les arts

Dans le domaine de l’art dramatique, l’Afrique regorge d’excellents dramaturges. Aristide Tarnagda a fait la preuve à travers Sank ou la patience des morts, une pièce jouée lors des Recréatrales et dans bien d’autres festivals. Il en est de même d’Ange Linaud Traoré qui traite de la même question en théâtre : La Tragédie du Capitaine Sankara. Les ainés comme Prosper Kompaoré, Jean Pierre Gungané pour ne citer que ces deux, sont des dramaturges respectés dans le monde. Etienne Minoungou,  qui à un tournant récent de l’Histoire politique du Burkina Faso, avait pris position est un exemple de création dans l’art dramatique. Des jeunes talents sont en train d’émerger. Ils écrivent sur les sujets divers. Ils pourront un jour s’approprier des œuvres des savants comme Joseph Ki-Zerbo, Cheikh Anta Diop et bien d’autres.  Joseph Ki Zerbo leader étudiant, responsable d’un parti politique et émérite scientifique, peut faire l’objet d’une pièce de théâtre à l’image de Tatu, l’autre nom de Che Guevara adapté et joué pendant un moment au Carrefour international de théâtre de Ouagadougou (CITO). Cheikh Anta Diop, par le pugila qu’il a entretenu avec les africanistes dans le domaine de l’Egyptologie, son passé de militant de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF) et le rôle politique qu’il a joué, peut être traduit sur les planches. L’Afrique doit écrire son Histoire comme l’avait souhaité Patrice Lumumba. C’est pour cela que nous trouvons l’initiative de l’UNESCO louable en invitant les artistes dans la nouvelle mouture de l’Histoire générale de l’Afrique. Au Congo, en Côte d’Ivoire, au Mali et sur l’ensemble du continent, l’histoire de l’Afrique est en marche à travers les œuvres de ses fils et les acteurs du théâtre dans leurs capacités à créer ou adapter devraient pouvoir rendre accessible  les messages scientifiques et politiques des précurseurs qui ont joué ce double rôle et dont les œuvres sont d’actualité. Dans le domaine du 7ème art, il y a des œuvres mais plusieurs facettes restent à développer. En musique, le foyer militant s’est approprié des noms égyptiens et Cheikh Anta Diop y est pour quelque chose. Mais dans le slam et le Rap, les sujets développés par Cheikh Anta Diop et Joseph Ki-Zerbo rendus dans la musique est plus digeste que dans les livres. Il peut inciter même les mélomanes à vouloir en savoir davantage. En ce moment, ils pourront se rabattre sur les bibliothèques. L’art doit s’approprier de ces œuvres immenses.

MNZ

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