Débat électoral et sécurité national: Qu’en sera-t-il du vote des Burkinabè du Sahel ?

Le débat national s’enlise au Burkina Faso. Le superflu se mêle à l’essentiel et le vital se sclérose. D’un temps à l’autre, un débat vient chasser un autre. Depuis au moins un mois, c’est le temps du débat électoral. La révision du code électoral donne un avant-goût des appétits des politiciens et des enjeux des élections futures notamment la présidentielle de 2020 qui se cristallise autour du vote des Burkinabè à l’extérieur. Ces débats loin de prendre en compte l’intérêt général représentent des enjeux de survie des clans politiques à tel point que ce vote à l’extérieur passe désormais avant tout aux yeux de la classe politique. Majorité et opposition ont relégué le défi sécuritaire au second plan, entrainant avec elle l’opinion. Et pourtant, il y a bien péril en la demeure. Au moment où tous les regards sont tournés vers le vote des Burkinabè de l’étranger, le vote à l’intérieur du territoire national n’est pas assuré pour tous les Burkinabè. A l’image des milliers d’élèves qui ont été contraints d’abandonner les classes au cours de l’année scolaire 2018, si rien n’est fait, les Burkinabè de l’extérieur voteront tandis que ceux du Sahel en 2020 devront attendre.
Le samedi 11 août 2018 a été une journée meurtrière pour le Burkina Faso. Un véhicule de la Gendarmerie nationale a sauté sur une mine artisanale. Le bilan est de cinq gendarmes et un civil tués. Le véhicule a été complètement déchiqueté et froissé. Pour une mine qu’on dit artisanale, il faut s’interroger sur la nature « artisanale » de ces engins explosifs et de leurs « artisans ». Cet acte terroriste est intervenu à 48h du premier anniversaire de l’attentat du restaurant Aziz Istanbul qui avait fait 18 morts le 13 août 2017. Depuis l’opération de démantèlement d’une cellule terroriste à Rayongo, le 22 mai 2018, les Burkinabè vivaient un semblant d’accalmie des actes terroristes. Mais cette mine artisanale qui a fait six morts vient rappeler aux Burkinabè que la menace terroriste est toujours d’actualité. L’ennemi invisible n’a pas reculé encore moins renoncé. Au contraire, il continue d’opérer avec tout ce qui caractérise cette guerre asymétrique. A contrario, on pourrait s’interroger sur la détermination et la constance des Burkinabè surtout de sa classe politique face à la menace terroriste. Les Burkinabè ont eu le temps déjà de constater que les attaques terroristes n’ont pas la même considération selon qu’elles ont lieu à Ouagadougou ou à l’intérieur du pays. Bien que des raisons plus ou moins objectives puissent expliquer cette différenciation, une attaque terroriste sur le territoire national ne devrait laisser personne indifférent peu importe l’endroit où elle a lieu. C’est pourtant ce qui nous a été donné de constater avec le cas récent de ces six gendarmes et civil tués. L’attaque du 11 août 2018 est survenue dans un contexte national marqué par le débat sur le vote des Burkinabè à l’extérieur avec une focalisation sur l’électorat de la diaspora ivoirienne. Dans ce contexte, on aura remarqué le peu d’attention qui a été accordé à cet acte terroriste notamment par les acteurs politiques. Nous passons sous silence la vidéo des pas de danse du Chef de l’Etat à l’occasion des noces de mariage de son fils le jour même après que l’attaque a eu lieu. Malgré l’ampleur du drame, c’est le débat sur le vote des Burkinabè à l’extérieur qui est resté plus présent que tout dans l’agenda des partis politiques et du même coup dans l’actualité. Le samedi 11 août, jour même de l’attaque, l’opposition politique était en conférence de presse pour répondre aux déclarations du ministre d’Etat Simon Compaoré au sujet de ce vote. Mieux (ou pire), les partis politiques ont failli ou tout simplement dérogé à leurs habitudes. Opposition et majorité politiques ont régulièrement produit des déclarations lors d’attaques terroristes pour présenter leurs condoléances à la nation et aux familles des victimes et apporter leur soutien aux Forces de défense et de sécurité. L’attaque à l’explosif du 11 août semble être passé inaperçue dans les états-majors des formations politiques. Aucun communiqué ni de l’opposition ni de la majorité n’a été produit sur cette attaque qui a endeuillé les Forces armées et la nation. La guéguerre autour de l’électorat burkinabè en Côte d’Ivoire l’emporte sur tout, y compris sur la défense de l’intégrité territoriale plus que jamais menacée.
De la situation sécuritaire pré-électorale
La classe politique doit se rappeler que la sécurité passe avant tout et que malheureusement le Burkina Faso n’est pas en sécurité. « La sécurité précède le développement » avait dit Cheick Anta Diop. Sans doute que la sécurité précède aussi les élections. Les élections de 2020 risquent de se tenir dans un contexte plus difficile que celui de 2015 (présidentielle) et 2016 (municipales). Depuis avril 2015, le Burkina Faso a progressivement plongé dans le bourbier. La région du Sahel et la province du Soum en particulier a été la porte d’entrée des terroristes s’ils n’y sont pas nés tout simplement. En avril 2018, un bilan non exhaustif faisait état de 80 attaques terroristes ayant occasionné 113 morts. La majorité des attaques se localise dans la partie nord du pays dont la région du Sahel particulièrement est la plus touchée. Enlèvement, assassinats ciblés, attaques armées tous azimuts, engins explosifs, etc. Les populations de ces localités ont été durement éprouvées face à la situation sécuritaire. Populations civiles, militaires, autorités administratives (déconcentrées ou décentralisées) et autres fonctionnaires sont tous de cibles potentielles. A deux ans de l’élection présidentielle de 2020, il est important de rappeler ces tristes statistiques et surtout de retenir que cette situation de peur et de terreur ne se conjugue toujours pas au passé. C’est la situation depuis 2015 et c’est toujours le cas en 2018. La situation sera-t-elle différente en 2020 ? Difficile de répondre par l’affirmative. Sans aucun doute, les Forces de défense et de sécurité burkinabè se sont au fur et à mesure adaptées à la situation et ont amélioré leur résilience face à la menace. Mais, l’impact de ces actes terroristes au sein de la population est significativement néfaste. Le Sahel et d’une manière générale le Nord du Burkina Faso a connu des départs importants de populations fuyant la terreur. Des centaines de fonctionnaires burkinabè ont cessé service et abandonné leurs postes pour se mettre à l’abri. Principalement, le secteur de l’éducation nationale a été très touché par cette insécurité. En avril 2018, le gouvernement avait dressé le bilan suivant : au moins 216 écoles fermées, 20 000 élèves en cessation de cours et 895 enseignants désœuvrés. Dans une interview que le ministre en charge de l’éducation, le Professeur Stanislas Ouaro, nous a accordée dans le précédent numéro de Mutations, nous avons pu mesurer l’ampleur de l’effet que le terrorisme a eu sur l’éducation au Nord, au Sahel et à l’Est du pays. Si certains élèves ont pu sauver leur année scolaire de justesse, ils sont encore nombreux les élèves notamment en classe intermédiaire ou en classe d’examen qui n’ont pas pu être évalués. L’organisation des examens scolaires n’a pas pu se tenir dans beaucoup de localités, dans le Soum en particulier. C’est une session de rattrapage qui est en cours en ce moment même avec des cours intensifs dans le but d’organiser des examens spéciaux pour ces élèves qui ont été regroupés dans des centres. C’est cela la situation dans la province du Soum et dans la région du Sahel en général et en partie dans les régions du Nord et de l’Est. L’incapacité de l’Etat à dérouler le programme scolaire convenablement sur le territoire national et la non tenue des examens nationaux pour de nombreux élèves est un indicateur de la gravité de la situation sécuritaire. Cela n’était presque jamais arrivé au Burkina.
Les mesures prises par les autorités, conscientes de la situation depuis la rentrée scolaire qui a été lancée officiellement dans le Soum en octobre 2017, n’a pas pu nous éviter une année scolaire difficile. En plus des fermetures d’écoles, au moins deux enseignants et un élève ont été tués et un autre enseignant a été enlevé avant d’être libéré. La rentrée scolaire 2018-2019 est déjà à nos portes mais on ne voit pas de mesures à même de nous éviter une année comme celle qui vient de s’achever. Dans un tel contexte, il est plus qu’urgent de s’interroger sur la tenue des prochaines élections nationales notamment la présidentielle de 2020 et éventuellement, avant 2020, le référendum constitutionnel de 2019. Les Burkinabè des régions du Sahel, du Nord et de l’Est pour ne citer que ces parties du pays qui sont constamment en proie aux terroristes, pourront-ils sereinement participer aux élections ? Les autorités burkinabè ne semblent pas se poser la question. Pour le moment la priorité semble être accordée aux Burkinabè de l’extérieur.
Tirer des leçons des municipales de 2016 pour aborder la présidentielle 2020
Le Burkina Faso a connu des élections d’une rare violence en 2016. Dans les annales électorales de la quatrième République, on notera que les municipales de 2016 ont franchi une ligne rouge en terme de violence avec des morts d’hommes, des destructions de matériels électoraux, des incendies de mairies et autres édifices publiques ou privées, etc. Plus inquiétant, ces violences se sont exercées dans une absence des pouvoirs publics incapables de faire prévaloir l’autorité de l’Etat face à leurs propres citoyens. Des élections partielles ont dû être organisées pour 19 communes. Si, dans la plupart des cas, il s’est agi de crises post-électorales, on note que dans trois communes, l’Etat a été incapable d’organiser les élections tout simplement à cause de l’hostilité d’une partie de la population décidée à empêcher d’autres d’exercer leur droit constitutionnel. C’est le cas de Béguédo dans la région du Centre-Est, de Bouroum-Bouroum dans la région du Sud-Ouest et de Zogoré dans la région du Nord. Comme des miliciens, des populations ont empêché l’élection de se tenir dans ces localités. Les forces de sécurité ont été soit débordées, inactives ou absentes des théâtres de violences.
L’enjeu de 2020 n’est pas le vote des Burkinabè de l’extérieur mais la sécurité
Ces différentes situations que nous venons de rappeler doivent ramener la classe politique burkinabè à s’intéresser au véritable enjeu de la présidentielle de 2020. En 2016, de simples citoyens ont empêché la tenue des élections et tout le long de 2018, des terroristes ont contraint des centaines d’écoles à fermer au Sahel, au Nord et à l’Est. Code électoral, carte consulaire, vote des Burkinabè de l’étranger, tout cela ne sera que superflu si le Burkina ne prend pas à bras le corps la question sécuritaire dans la perspective des élections à venir. A deux ans de la présidentielle, la région du Sahel est caractérisée par des départs importants de populations. Des fonctionnaires, des allogènes et mêmes des natifs de certains villages du Soum ont fui pour se mettre en sécurité loin de leurs bureaux de vote naturels. En février 2018, le Comité international de la Croix Rouge avait annoncé le chiffre de 15.000 personnes qui ont fui le Soum. Comment organiser des élections dans un tel contexte ? Le premier défi qui se posera aux politiciens sera de battre la campagne sur l’ensemble du territoire national. Le constat aujourd’hui est que sauf cas de force majeure le Sahel est devenu un « sens interdit » même pour les Burkinabè. Ce n’est pas seulement les Peace Corps américains qui ont fui le Burkina Faso. On se rappelle que sous le magistère de Salif Diallo, une mission de parlementaires envisagée dans le Sahel avait été ajournée. Les raisons officielles évoquaient des opérations de sécurisation menées par l’Armée burkinabè. L’honorable Aziz Diallo, député de la province du Séno, s’en était offusqué et avait interpellé l’hémicycle à travers une question orale. Depuis que le Sahel est pratiquement sous le joug du terrorisme, combien de missions que ce soit des particuliers ou des officiels ont été annulées ? Le repli momentané des magistrats du Tribunal de grande instance de Djibo avait sonné comme un abandon de cette localité par l’Etat. Fort heureusement, les efforts des FDS et la résilience des populations locales démontrent que le Nord est loin d’être perdu comme certains le disent souvent. Malgré tout, la campagne dans cette partie du pays risque de ne pas être comme partout ailleurs. Les politiciens vont-ils parcourir sans appréhensions les localités comme Nassoumbou, Diguel, Baraboulé, kerboulé, Koutougou, Markoye, devenues plus célèbres après les drames terroristes qu’elles ont subis ? Une vraie campagne sera difficile surtout avec la multiplicité des actes terroristes et en particulier les mines explosives qui font sauter des véhicules au passage. En regardant la situation du Mali qui vient de connaitre des élections, les Burkinabè ont une idée de ce qui pourrait être la campagne et le vote dans certaines contrées du pays à moins que des mesures particulières et vigoureuses ne soient mises en œuvre et le plus tôt. Le Président du Faso avait annoncé qu’il prenait « le taureau par les cornes ». Sur la route de la présidentielle de 2020, il faut absolument éviter de se distraire avec des débats superflus. Le vote des Burkinabè de l’Extérieur qui déchaine tant d’énergies et de passions doit être reconsidéré à ses justes proportions. Ce vote n’a aucun sens si au même moment la tenue de l’élection même peut être compromise par des entreprises terroristes. Si une élection sécurisée et sur l’ensemble du territoire national doit passer par le sacrifice du vote des Burkinabè à l’extérieur, cela ne fera que réaffirmer le patriotisme de ces compatriotes à l’étranger. Mais pour cela, il revient d’abord aux politiciens de savoir lire les évènements et déceler les priorités les plus urgentes et mêmes vitales.
Cédric Kalissani
Mali, le scénario à éviter au Burkina
Après le 29 juillet, les Maliens ont voté ce 12 août 2018 pour le second tour de leur présidentielle. En attendant les résultats qui sont déjà contestés par les clans des deux candidats, Ibrahim Boubacar Keita et Soumaïla Cissé, on ne peut pas passer sous silence les violences et l’insécurité qui ont marqué ces deux tours de la présidentielle. C’est sous escorte des soldats de l’ONU et transportés par les moyens de la Mission des Nations Unies au Mali (MINUSMA) que les candidats sont allés battre campagne dans les zones sous menace terroriste. On a vu le Président de la République candidat sortant lui-même emprunter, sans honte, un avion de la MINUSMA pour se rendre dans certaines parties du territoire de son pays. En cinq ans à la tête du Mali, c’est le 19 juillet dernier que pour la première fois le Président Ibrahim Boubacar Keita a posé les pieds à Kidal et ce, dans le cadre de la campagne électorale. Il a été transporté dans cet autre territoire du Mali dans un hélicoptère des Nations Unies. Sa sécurité a été en partie assurée par les (ex-) rebelles de la Coordination des Mouvements de l’Azawad (CMA). Pour le Mali, les conditions du déroulement de l’élection de 2018 sont en net progrès par rapport à celles d’il y a cinq ans. En 2013, des régions entières notamment Kidal avaient été exclues de la carte électorale du Mali car hostiles au pouvoir central de Bamako. Cette année tout le territoire national était concerné, même si des poches d’incidents, les uns plus graves que d’autres ont été relevées. Lors du premier tour, l’élection n’a pas pu se tenir dans plus de 600 bureaux de vote. Le Nord et une partie du Centre ne sont pas totalement maitrisés. Le plus grand drame tant redouté s’est produit lors du second tour. Dans le Nord, précisément dans le village de Kiname, à 120 km de Tombouctou, six hommes armés sont entrés dans un bureau de vote, ils ont tiré et tué par balle le président du bureau de vote alors qu’il essayait de s’enfuir. Les assesseurs ont quant à eux été molestés. Les assaillants ont emporté le matériel de vote et mis le feu au bureau de vote avant de repartir selon l’AFP qui cite des sources locales. Si ce grave incident était intervenu lors du premier tour, cela aurait compromis davantage le déroulement du second tour. Lors du premier tour, des violences avaient empêché la tenue de l’élection dans plus de 600 bureaux de votes, empêchant près de 250.000 citoyens d’accomplir leur droit constitutionnel. Au second tour, 36000 militaires des forces armées maliennes ont été mobilisés pour la sécurisation des opérations de vote. Ces militaires maliens ont été appuyés par des soldats de la Minusma et de l’opération Barkane. Mais malgré tout, le drame s’est quand même produit.
En dépit de la situation sécuritaire toujours difficile, le Burkina Faso défend tant bien que mal son territoire national avec ses Forces armées nationales et sans intervention (malgré la présence de bases militaires françaises et américaines sur son sol). Les élections de 2020 seront un moment décisif de l’affirmation de l’intégrité territoriale du pays. Le Burkina et le Mali partagent le même territoire presqu’au Nord tant du point de vue des réalités sociologiques et géographiques que du point de vue sécuritaire. Il faut alors faire en sorte que l’élection de 2020 ne soit pas un troisième tour de la présidentielle malienne en terre Burkinabè. Cela est possible mais pas sans conditions.
Cédric Kalissani

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