Discours sur la situation de la nation: Le hors sujet Kaba Thieba

C’est un discours inédit d’un Premier ministre à l’Assemblée nationale. Ce discours sur la situation de la nationale (DSN) du Premier ministre Paul Kaba Thiéba a de quoi ouvrir un grand débat sur cette épreuve constitutionnelle. Ce qui devrait être un (simple) exercice républicain est devenu une véritable épreuve pour ne pas dire un calvaire national. On ne peut plus continuer à le nier. Avec ce que Kaba a fait vivre aux parlementaires et à l’ensemble de son auditoir, il faut absolument crever l’abcès et maintenant. Tant que ce sont les journalistes et les citoyens qui s’en plaignaient ce n’était pas grave. Mais depuis ce 12 avril 2018, une voix qui compte a rejoint les « aigris ». A bout de souffle et proche de l’ennui, le Président de l’Assemblée nationale a dû user de peu de diplomatie pour stopper son hôte du jour, s’il ne l’a pas tout simplement congédié de l’hémicycle. Retour sur le mauvais quart d’heure du Premier ministre Kaba à l’Assemblée nationale.

Il ne faut pas avoir peur des mots. Le Discours sur la situation de la nation (DSN) ne s’est pas bien passé ce 12 avril 2018. Dans sa forme comme dans le fond, le discours de Paul Kaba Thiéba se bute à plusieurs problèmes. D’abord sur la forme. Débuté à 10H05mn, la séance parlementaire ouverte à s’est refermée en queue de poisson. Une fin de séance décrétée ou imposée par le président de l’Assemblée nationale Allassane Bala Sakandé. En maitre de céans, le président de l’Assemblée nationale était dans ses prérogatives pour siffler la fin de l’épreuve imposée au Premier ministre par la Constitution. Cette fin de séance dans des formes inhabituelles du discours sur la situation de la nation nous laisse avec des d’interrogations. Les députés ont-ils épuisé l’ordre du jour de leur séance consacrée au DSN? Pour le Président Sakandé, la réponse est affirmative puisqu’avant de donner le dernier coup de maillet de la soirée il a bel et bien prononcé la formule consacrée « l’ordre du jour étant épuisé ». Et pourtant il y a un gros doute. Le Premier ministre a quitté l’hémicycle sans avoir répondu à toutes les questions qui lui ont été adressées par les représentants du peuple. Le DSN comporte deux grandes parties, l’exposé (du discours) puis les débats constitués de questions-réponses. A 22h alors que le Premier ministre totalisait douzes heures de présence à l’Assemblée (discours, suspensions et réponses aux questions), le Président de l’Assemblée a dû attirer son attention sur le fait qu’il se faisait bien tard. « Monsieur le premier ministre vous avez une montre à coté de vous ? » a lancé le Président de l’Assemblée déclanchant des rires dans l’hémicycle. Une interpellation qui a écourté les commentaires du Premier ministre pour le ramener aux questions toujours en instances. Quelques dizaines de minutes après, le Premier ministre pense avoir répondu à toutes les questions. « Je crois avoir répondu à toutes les questions non ? » s’interroge-t-il. Mais dans l’Assemblée des députés lui font savoir que des questions restent encore non répondues. C’est le cas notamment de la question de Juliette Bonkoungou du groupe parlementaire CDP relativement aux pupilles de la nation. Le Premier retrouve effectivement ses notes d’autant plus qu’il avait toutes les réponses rédigées. Mais talonné par le Président de Sakandé, il n’aura pas tout le temps à sa guise. C’est ainsi qu’il sera interrompu une nouvelle fois dans son élan par le Président de l’Assemblée qui lui annonce cette fois-ci catégoriquement qu’ « il faut conclure ». Des questions restent toujours en souffrances. Ce n’est pas le député Yaya Zoungrana qui dira le contraire lui qui n’a pas eu de réponse à sa question sur la relecture du code électorale et bien d’autres. Dans l’Assemblée, la fatigue se lisait sur tous les visages. En effet il n’y avait dans la salle que les personnes obligées, députés, membres gouvernement et leurs staffs, sécurité, personnel parlementaire, journalistes. L’hémicyle qui avait réfusé du monde à l’ouverture de la séance à 10h était bien dégarnie. Même si le Premier ministre répond au Président de l’Assemblée qu’il est passionné de parler du développement du Burkina et qu’il pourrait continuer ainsi jusqu’à demain, la fermété du Président ne lui laisse pas d’autres choix. Paul Kaba Thiéba dut donc conclure ainsi. C’est un ouf de soulagement même pour de nombreux auditeurs et télespectateurs. C’est la deuxième interruption presqu’aux forceps du discours. Plus tôt dans la journée, le Président de l’Assemblée avait déjà interrompu contre sa volonté le Premier ministre. Après deux heures de lecture de son discours, le PM n’était qu’à la moitié de son document. Le Président Sakandé a d’abord fait parvenir un bout de papier au Premier ministre. On ne saura pas le contenu de la note mais la suite des évènements laisse penser une suggestion de suspendre la séance pour quelques minutes. Mais visiblement le Premier ministre n’en a pas tenu compte. Une quinzaine de minute après alors que Thiéba continue la lecture de son document, Sakandé use de son micro pour proposer au Premier ministre une suspension pour une pause-café le temps de distribuer le document du discours aux députés qui ne l’avaient toujours pas. Le Premier ministre manifestement ne veut pas de la suspension. Il renonce au café offert et essaie de poursuivre mais le maitre de la maison va suspendre la séance d’autorité. « C’est décidé c’est la pause-café » a-t-il martelé. Tout cela paraissait nouveau pour les habitués de cet exercice solennel.  D’ordinaire la lecture du document prenait entre 2H et 2H30 minutes et ne nécessitait pas une interruption. Il a fallu en totalité plus de 4h de temps à Paul Kaba Thiéba pour exposer son document de 60 pages. Même si on doit reconnaitre que le document était plus volumineux comparativement à celui de l’année dernière qui était de 44 pages, cela ne suffit pas pour expliquer le temps que Thiéba a pris. Tout comme lors de ses deux précédents DSN, la méthode Kaba qui consiste à faire une lecture commentée de son document est la principale raison qui explique l’allongement du temps. Presqu’à chaque paragraphe le Premier ministre marquait un arrêt, sortait de son discours pour commenter et expliquer ses propos. Loin de faire un exposé sincère de la situation et laisser le peuple et ses représentants d’en juger, le Premier ministre Thiéba vouliat « convertir » son auditoire. Les commentaires hors discours écrit mis ensemble équivalent à un autre discours du même volume que le document écrit. C’est ce qui explique que le Premier Kaba a doublé son temps d’exposé passant de la moyenne de 2h à plus de 4h de temps. De ses trois passages pour le même discours à l’Assemblée nationale (2016, 2017, 2018), sa prestation de cette année est la moins réussie à nos yeux. Lors de son premier DSN, il découvrait presque la fonction de même que le pays et ses hommes et beaucoup lui paraissait encore nouveau. Mais à son deuxième passage en 2017, Thiéba avait fait de grands progrès aussi bien dans la forme que dans le fond. Ce 12 avril il devrait confirmer ses progès mais ce ne fut pas le cas. L’excès de confiance, la familiarité avec ses interlocuteurs, la passion pour son PNDES entre autres lui ont rendu plus volubile au détriment de la concision et de la clarté. Le Premier ministre l’a reconnu avec des termes propres à lui. C’est la première fois que nous atteingnons une telle heure a-t-il reconnu ajoutant qu’il ne sait pas ce qui s’est passé. Et pourtant c’est tellement évident que le Premier ministre n’a pas pu gérer son temps. La preuve flagrante c’est qu’il lui avait été accordé 1h de temps pour préparer les réponses aux questions des députés. La séance a donc été suspendue à 18H pour reprendre à 19H mais c’est autour de 20H10 mn que le Premier a fait son retour dans l’hémicycle permettant ainsi à la séance de reprendre. Il s’est d’ailleurs excusé pour ce retard que le Président de l’Assemblée a diplomatiquement qualifié de « petit retard » malgré le désaccord des autres députés qui lui faisaient remarquer que c’est quand même 1h de retard soit le double du temps imparti. Pour conclure,  le Premier ministre a promis qu’il essayera de faire mieux la prochaine fois si Dieu lui donne l’occasion.

De la nécessité de reformer le discours sur la situation de la nation

Le Président de l’Assemblée a donné le ton. Alors qu’il venait de demander au Premier ministre Thiéba de clôturer son discours, Bala Sakandé a aussi exprimé son insatisfaction sur la manière dont le discours sur la situation de la nation se fait. C’est inéficace a-t-il reconnu devant l’Assemblée  et devant le Peuple. Venant de la deuxième personnalité du pays, Président de l’Assemblée nationale, cet aveu vaut son pésant d’or. Sur-le-champ, le Président Sakandé a proposé que les deux directeurs de cabinets (du Premier ministère et de l’Assemblée nationale) aient une séance de travail pour proposer une nouvelle formule du discours sur la situation de la nation. C’est une critique qui a été formulée par d’autres citoyens depuis au moins les gouvernements de Blaise Compaoré. Pour notre part, cette réforme sera salutaire. Tel que le discours se fait aujourd’hui il s’agit ni plus ni moins d’un rapport d’activités de l’Exécutif présenté aux députés. La situation de la nation comme son nom l’indique, même si la Constitution qui l’institue ne donne pas d’indication sur son contenu, doit se distinguer du bilan du gouvernement. Le rapport d’activité doit servir à alimenter le discours mais il n’est pas le discours. L’Etat est aussi comparable à une organisation. A l’image des organisations, l’Etat doit pouvoir disposer annuellement de trois types de rapports ou bilans. Il s’agit du rapport ou bilan d’activités, du rapport ou bilan financier et du rapport ou bilan moral. De ces trois rapports celui qui correspond à l’esprit du discours sur la situation de la nation qui est un discours politique c’est moins le bilan d’activités que du bilan moral. Le bilan moral est un rapport politique qui permet à une équipe dirigeante de jeter un regard sur les grands problèmes d’une organisation, les difficultés essentielles auxquelles l’organisation est confrontée et l’impact que ces problèmes peuvent avoir sur la marche de l’organisation, les solutions envisagées. C’est exactement ce à quoi le discours sur la situation de la nation devrait s’atteler. Quels sont les problèmes et les sujets majeurs que le Burkina Faso a connu au cours de l’année 2017 ? Quelles sont les problèmes urgents ou émergents et comment on se projette dans ce contexte sur l’avenir à court, moyen ou long terme? C’est à ces questions que le Premier ministre doit répondre dans son discours sur la situation de la nation plutôt que de mettre l’accent sur des activités réalisées. S’étaler sur le bilan des activités de chaque département ministériel c’est un hors sujet que le Premier ministre fait par rapport à l’exercice qui lui est demandée par la constitution.

Il n’est pas nécessaire de passer département ministériel par département. Le Premier ministre Thiéba connait sans doute les problèmes majeurs de sa gouvernance actuelle. Mais déjà nous savons qu’il y a indiscutablement la situation sécuritaire avec la multiplication des attaques terroristes, il y a la question de la gestion des ressources financières (et naturelles du pays) avec la crise de la fonction publique, les revendications salariales et en toile de fond la mise à plat du système de rémunération des agents publics. Il y a également la question de la cohésion nationale. Ce sujet a été d’ailleurs abordé par le premier ministre qui malheureusement ne l’a vu que sous l’angle des revendications des syndicats. Est-ce vraiment les révendications syndicales qui carractérisent aujourd’hui la cohésion sociale au Burkina ? En prenant la question sous cet angle, le Premier ministre a complètement occulté le débat sur la reconciliation nationale. La cohésion sociale se rapporte plutôt à au sujet de la réconciliation nationale et non pas aux révendications syndicales qui relèvent de la question du travail et de l’emploi. Voici des sujets essentiels qui auraient pu faire l’ossature du discours sur la situation de la nation et qui malheureusement, même s’ils ont été abordés, ils ont été noyés dans des bilans chiffrés et des détails dont on se serait passés volontiers. Les détails tuent l’essentiel.

Dans tous les cas si le Premier ministre jugeait nécessaire de faire le tour de tous les départements ministériels, cela devrait être pour s’intéresser aux réalisations majeures des secteurs et aux problèmes identifiés comme obstacles ainsi que les solutions envisagées. S’il faut mentionner toutes les actions du Gouvernement jusqu’au nombre de plats servis dans les restaurants universitaires, la quantité d’engrais et de semences distribués aux paysans, le nombre d’attestations foncières délivrées ou encore le nombre de préfectures ou de résidences de préfets construites ou réhabilités, il n’y pas de doute que le document va avoisiner la centaine de pages alors que ces détails ne renseignent vraiment pas sur la situation de la nation. Il y a lieu donc de distinguer le rapport d’activités du rapport sur la situation de la nation. Le rapport d’activités qui est annuellement lu à l’Assemblée ne peut être vu comme un discours. La manière dont il est produit même ne le prédispose pas à être lu comme cela se fait. Il s’agit en effet d’une compilation de réalisations (activités) par les départements ministériels qui eux même les reçoivent de leurs différentes directions. Toutefois le Discours sur la situation de la nation n’exclut pas un bilan d’activités qui peut être un document annexé et rendu public. Ainsi le Premier ministre peut se rapprocher de la méthode universitaire où les étudiants en mémoire ou en thnèse ne  lisent pas devant les jurys un document de  plusieurs centaines de page. La réforme étant annoncée, on attendra de voir.

Cédric Kalissani

Le PAN A souhaité la revision du format actuel

Il faut restaurer la solennité du Discours sur la nation

S’il y a un fait qui n’est pas passé inaperçu lors de ce discours, c’est l’ambiance trop amusante qui l’a caractérisée. Le Premier ministre et les députés se sont adonnés à une partie de plaisanterie poussée lors de ce rendez-vous très important de la vie de la nation. Ce n’est pas un rendez-vous entre camarades ou adversaires politiques, mais bien un moment qui doit revêtir le sceau de la solennité. La présence du corps diplomatique accrédité au Burkina Faso qui assisté à l’ouverture de la séance ainsi que toutes les hautes personnalités du pays (présidents d’institutions) ne peut s’accommoder avec  l’excès de plaisanterie qui a frisé par moment de la légèreté dans l’hémicycle. Dès le premier coup de maillet ouvrant la séance le Président de l’Assemblée nationale a lancé les « hostilités » quand il voulait savoir lequel de ses collaborateurs va faire l’appel nominal des députés. « C’est le Peulh ou bien c’est le Bobo » a-t-il demandé en provoquant des rires aux éclats chez une partie de l’auditoire. Ce sont des petites paroles qui font du bien et qui permettent de décontracter une atmosphère pour commencer mais là justement on n’en avait pas besoin vu que juste avant l’ouverture de la séance, l’hémicycle ressemblait à une vraie cours de récréation. Il aurait fallu donc ne pas en rajouter pour permettre d’entamer avec sérénité les choses sérieuses. Qu’à cela ne tienne, le Premier ministre à son tour a bien démarré avec un ton solennel dans ses préliminaires où il a demandé une minute de silence en la mémoire du défunt président de l’Assemblée nationale Salifou Diallo et de toutes les victimes des attaques terroristes. Mais après une heure environs de parole et juste après une gorgée d’eau, le Premier ministre Thiéba va commencer à sortir de son discours. « Nous ne sommes pas venus au affaires pour gérer comme les autres…nous ne sommes pas venus aux responsabilités pour nous asseoir et  jouir du pouvoir…nous sommes venus au pouvoir pour changer la vie des Burkinabè ». Dans l’Assemblée certains applaudissent et d’autres protestent mais le Premier ministre va continuer « Ceux qui se sont assis au pouvoir pendant 37 ans, pendant 40 ans à jouir du pouvoir sans rien faire et qui prétendent aujourd’hui avoir encore des ambitions pour le Burkina Faso, c’est qui ils veulent tromper ?». Ces piques sont les premières digressions du Premier ministre et cela ne va plus s’arrêter tout le long de sa prestation. « Vous allez faire je vais dire des choses ce ne serait pas bien nous allons gâter l’ambiance » prévient-il tout en disant aux députés qui semblaient vouloir lui répondre sur-le-champ de se calmer parce qu’ils auront la parole. Aussitôt revenu à la lecture de son document qu’il va de nouveau sortir « La politique que nous avons mené est la bonne, les charlatans n’ont qu’à garder leur gris- gris dans leurs sacs….le Burkina Faso is back, le Burkina Faso est en marche n’en déplaise à ceux qui ne sont pas contents ». Que dire donc de la boutade faite aux gens du Sud-Ouest en déclarant que Gaoua [il a d’abord dit Gao avant de se corriger] « était quasiment un village » avant d’être transformée en une ville moderne avec les investissements à l’occasion de la fête nationale. Le Premier ministre a multiplié les sorties de pistes et les piques tout le long de son discours. Et tout naturellement que quand l’heure est venue de donner la parole aux députés pour leurs questions ces derniers n’ont pas hésité à emboiter ses pas. Ce fut une soirée de fous rires et de quelques moments de gêne comme l’épisode du café imposé au Premier ministre. Tout en reconnaissant la place et l’importance de la plaisanterie dans ce genre de rendez-vous politique, il reste qu’une bonne plaisanterie c’est celle qui est mesurée. La plaisanterie ne devrait pas l’emporter sur la solennité.

CK

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