Dossier du putsch du 16 septembre 2015: Quand Bassolet implorait le secours de Macron

Djribril Bassolet n’est plus en détention. Le deuxième homme fort, après Gilbert Diendéré, dans l’affaire du putsch du 16 septembre 2015 a arraché une liberté provisoire au terme d’une dizaine de demandes infructueuses.  C’est à la surprise générale que l’opinion a appris le 10 octobre, la décision du juge militaire de lui accorder une liberté provisoire. Une décision qui, tout naturellement, a été diversement appréciée au sein de l’opinion. La question que l’on se pose, pourquoi et qui a libéré le Général Bassolet ?

C’est à la nuit tombante que la nouvelle a commencé à faire le tour. Comme c’est de coutume maintenant, les réseaux sociaux sont les meilleurs informateurs. Ce sont les pages des communicants du présumé putschiste qui ont commencé à s’allumer. Ils annoncent la bonne nouvelle, un peu à la manière Yayi Boni un certain 19 septembre 2015. Un bon de sortie aurait été délivré au pensionnaire de la Maison d’arrêt et de correction de l’Armée (MACA) mais la sortie elle-même ne sera effective que le lendemain. Mais déjà la fête ne pouvait pas attendre. Les « amis » de Djibril Bassolet ont pris d’assaut les réseaux sociaux pour célébrer la victoire qu’ils avaient annoncée depuis quelques semaines lorsqu’ils ont lancé ce qui semblait être la dernière offensive. En face, les mécontents de cette libération ne se sont pas fait prier pour apporter la contradiction. Une contradiction qui va quitter l’espace virtuelle pour se manifester sur le terrain réel. Un front est né dans lequel le mouvement Le Balai Citoyen a pris une part active. Dès la nuit même de l’annonce de cette libération provisoire, plusieurs dizaines de jeunes se sont rassemblées devant la justice militaire pour exprimer leur incompréhension.

Un contexte de libération à mettre le feu aux poudres

Pro libération et anti libération se sont affrontés par médias sociaux interposés. Sans surprise on peut dire que le clash était inévitable. Les premiers avaient donné le ton plusieurs jours durant avant la libération. Des faits (actes et propos) à l’apparence isolés mais qui ont fini par constituer un faisceau d’indices concordants projetés  par les pro- Bassolet. Un contexte de pressions multiformes qui n’a pas pu laisser le juge militaire indifférent. De toutes les pressions qu’on a enregistré dans le cadre de cette affaire Bassolet, la plus inédite voire indécente est la manifestation qui a eu lieu le 29 septembre dernier dans la ville paternelle du Général. En effet une partie de la population de Réo a organisé une marche de protestation réclamant la libération de leur « fils ». Les manifestants parmi lesquels des chefs coutumiers, des responsables et militants de la Nouvelle Alliance du Faso (NAFA) parti de Djibril Bassolet, et des jeunes, femmes et vieillards de la province du Sanguié sont descendus dans la rue pour exiger la libération du Général Djibril Bassolet. Ils étaient de rouge vêtus, un tee-shirt à l’effigie du Général Djibril Bassolet portant l’inscription « Justice pour Djibril Bassolet ». Même si le caractère identitaire de la manifestation est de nature en conflit  avec la République, les manifestants avaient leurs arguments pour mettre dans la balance. Le 29 septembre faisait exactement jour pour jour, deux ans que Bassolet était détenu en tant que prévenu dans l’affaire du putsch et pendant deux ans, la justice militaire n’est pas encore à mesure de tenir un procès dans cette affaire qui tient en haleine tout le pays. Le dossier, il faut le reconnaitre a beaucoup trainer et ce n’est pas de nature à apaiser les esprits des parents que ce soit des victimes du putsch ou des présumés auteurs du putsch. Toutes les deux parties espèrent une justice dans les meilleurs délais mais les couloirs de la justice, les mêmes arguments. Si ce n’est « le dossier suit son cours », c’est que « le temps de la justice n’est pas le temps du citoyen encore moins le temps médiatique ». Avec cette manifestation qui avait de quoi embarrasser plus d’une personne, on est tenté de croire que le juge n’a pas pu être indifférent. Mais pour ajouter au contexte, il n’y avait pas que la manifestation de des filles et fils du Sanguié. Le parti, la Nouvelle Alliance du Faso, présidé provisoirement par Mahamoudou Dicko depuis la démission de son président Rasmané Ouédraogo, est monté au créneau dans la revendication de la libération de Bassolet. Selon des informations, la démission de Rasmané Ouédraogo qui présidait la NAFA depuis sa création a été une revendication de l’épouse du Générale, Rosalie Bassolet qui estimait que Rasmané Ouédraogo n’est pas dynamique et que le parti ne faisait pas assez pour obtenir la libération de son mari. Le parti sous la direction de Rasmané Ouédraogo avait privilégié une démarche unifiée dans le cadre de la Coalition pour la démocratie et la réconciliation nationale (CODER). Rasmané contraint de rendre le tablier, les repreneurs eux n’ont pas mis du temps pour produire des effets. On peut constater que depuis l’intérim de Dicko, le parti multiplie les sorties médiatique et aussi une présence sur le terrain au moins par des conférences de presse. Le 29 septembre même, le jour anniversaire de l’arrestation de Bassolet, la nouvelle direction de la NAFA a organisé une conférence de presse pour également exiger la fin de la détention  de leur camarade. Une action coordonnée avec la marche qui s’est déroulée à Réo pour les mêmes motifs. A Réo comme à Ouagadougou, les organisateurs de la marche et de la conférence annonçaient qu’ils entendent multiplier les actions jusqu’à la libération de leur homme. Moins de deux semaines après ils peuvent se féliciter d’avoir obtenu un résultat.

Quand Bassolet politise son affaire

Le dossier Bassolet est-il une affaire purement judiciaire ? Il serait très difficile de faire la part du politique et du judiciaire dans une affaire qui implique un homme politique de la trempe de Bassolet et mieux encore si l’accusation porte elle-même sur une affaire tout aussi politique qu’un coup d’Etat militaire. Nous sommes bien dans une affaire politico-judiciaire ou juridico-politique. La délicatesse de la situation consiste à pouvoir aménager dans la même affaire la place qui revient à chaque pouvoir afin que nul n’empiète sur les plates-bandes d’autrui. Si les espaces sont bien aménagés, le jugement d’un homme politique même dans une affaire politique n’en fait pas un procès politique. Dans le cas Bassolet malheureusement, les amalgames sont légions. La défense comme l’accusation auraient des choses à se reprocher. L’intéressé même vient de se faire épingler très grossièrement. C’est une révélation du journal français la Lettre du Continent qui nous apprend que le Général Djibril Bassolet a adressé une lettre au Président français pour lui demander d’intervenir pour faciliter sa libération. C’est une « infraction » à double tour car dans cette lettre il y a deux immixtions : l’ingérence d’un pays étranger (en l’occurrence une ancienne tutelle coloniale) dans les affaire intérieures d’un Etat souverain et l’ingérence d’un pouvoir politique dans les affaires judiciaires. La lettre qui a été intégralement publiée par nos confrères français mentionne l’objet « Demande d’intervention pour que soit mis fin à ma détention arbitraire Référence ». Le Général Bassolet prend prétexte de l’avis du groupe de travail des Nations-Unies sur la détention arbitraire A/HRC/WGAD/2017-39_AEV du 28 Avril 2017 pour confier son sort au président Emmanuel Macron. La date de la lettre n’est pas fortuite. Elle est datée du 14 juillet 2014, jour donc de la fête nationale en France, souvenir de la prise de la Bastille le 14 juillet 1789. Bien que la lettre soit écrite depuis la Maison d’arrêt et de correction des Armées (MACA), son auteur ne se présente pas en détenu mais sous ses anciens titres « Ancien ministre des Affaires Etrangères et de la Coopération Régionale, Ancien Médiateur conjoint des Nations Unies et de l’Union Africaine pour le Darfour Envoyé Spécial de l’Organisation de la Coopération Islamique (OCI) pour le Mali et le Sahel » écrit Djibril Bassolet en entête de sa lettre avant d’ajouter simplement « Maison d’Arrêt et de Correction des Armées (MACA) Ouagadougou BURKINA FASO ». Que dit cette lettre secrète en substance ? Morceau choisi « Je m’adresse à vous [ndlr : au Président Macron] en désespoir de cause suite à l’acharnement du gouvernement burkinabè, à travers le tribunal militaire de Ouagadougou, à me maintenir en détention de manière arbitraire, et ce malgré l’avis du groupe de travail des Nations Unies sur la détention arbitraire du 28 Avril 2017 dernier, pour vous demander de bien vouloir intercéder auprès du Président Roch Marc Christian KABORE pour le convaincre qu’il soit mis fin à ma détention et à m’autoriser à venir me faire soigner en France où tous les arrangements ont déjà été pris par un de mes amis, Co-médiateur en 1995 dans le conflit opposant les rebelles touareg au gouvernement du Niger – je souffre en effet de problèmes coronariens qui ne peuvent absolument pas être traités au Burkina Faso ». Dans cette lettre donc, Bassolet est convaincu que sa libération ne peut venir que de la volonté du Président du Faso, Roch Marc Christian Kaboré et par conséquent il demande l’intercession du Président Macron à cette fin. Par cette lettre au contenu et à la démarche grossièrement politique, Bassolet lui-même ne politise-t-il pas son affaire ? Bien sûr qu’il peut avancer l’excuse que le dossier était déjà politique et qu’il ne peut qu’explorer les moyens politiques mais nous sommes face au poisson qui se mord la queue. Le contenu d’une  telle lettre surtout quand elle a été écrite et expédiée dans le secret total est de nature à « corrompre » le système judiciaire insidieusement. Nous n’avons pas connaissance de la réponse de l’Elysée  au pensionnaire de la MACA mais la lettre de Bassolet suffit à elle seule pour mettre du grain dans le moulin de ceux qui s’indignent de cette libération (provisoire) et y voient un deal mafieux. Faut-il le rappeler, les manœuvres  pour blanchir avant terme Bassolet ne datent pas d’aujourd’hui. Lui et ses avocats ainsi que ses défenseurs politiques, société civile, parents, amis et connaissances, n’entendent même pas le voir dans le box des accusés. Présumé coupable ou présumé innocent, c’est déjà trop pour eux, et il n’y a que la relaxe simple et immédiate qui compte. Les désapprobations qu’on a pu entendre suite à la libération provisoire de Bassolet tient compte de ce contexte de pression, du refus d’accepter cette inculpation depuis les premiers jours et toutes les démarches masquées qui ont pu être entreprises par des lobbies (politiques, diplomatiques, organisations supranationales) pour imposer un traitement plus que de faveur au Général Bassolet. Cette liberté provisoire qui s’est muée en « assignation en résidence surveillée » ne pouvait que tomber sous le coup de la suspicion légitime. Pour revenir précisément à l’interventionnisme français dans ce dossier, nous savons depuis le 29 août dernier que le Président Macron effectuera une visite au Burkina Faso. C’est l’intéressé même qui a fait l’annonce le 29 août lors du traditionnel discours du Chef de l’État français aux 170 ambassadeurs de France dans le monde. Considérant que cette visite est prévue pour le mois de novembre 2017, on ne peut pas exclure que l’arrivée du Président Macron (en plus de la lettre que Bassolet lui a adressée et qui est certainement parvenue à Kossyam également) a pu avoir un effet sur les pouvoir exécutif et judiciaire au Burkina Faso. Même si le Mouvement du Peuple pour le progrès (MPP) parti du Président Kaboré s’est joint à la désapprobation à travers une déclaration, cela pourrait être une simple stratégie  de communication sinon de camouflage pour ne pas laisser de soupçons planer sur une intervention du Président Kaboré dans cette libération qui choque les familles des victimes du coup d’Etat. Le Président Kaboré ne souhaiterait pas avoir un prisonnier encombrant dont les partisans y compris les réseaux mafieux qu’on lui attribue pourraient choisir l’occasion de cette visite d’un grand hôte pour se faire entendre même de la pire des manières. C’est aussi à ce prix, menaces et intimidations, que Bassolet et les siens ont arraché cette liberté qui sent le forceps. L’argument de la détention qui a trop durée ne fait pas le poids devant l’analyse du contexte d’autant plus qu’il n’existe pas d’éléments matériel nouveaux objectif qui ait été présenté par les avocats ou ceux qui ont signé ce ticket de sortie.

Cédric Kalissani

Quand la justice se sent morveux elle se mouche

Sous le coup de la désapprobation, la justice militaire s’est crue obligée de se défendre publiquement. C’est un fait rare même si de plus en plus la justice burkinabè est sous l’emprise de l’opinion publique. Par certaines sorties, la justice ne fait que créditer la thèse de la manipulation tant elle se découvre et montre un visage qui n’inspire ni la sérénité ni la confiance.  Sont de ces faits, le dernier communiqué de la Chambre de contrôle de l’instruction du Tribunal militaire de Ouagadougou. Le 12 octobre le président de cette Chambre, Jean Marie Ouattara a signé un communiqué dans un ton d’une déclaration tant elle se voulait une réplique à des déclarations d’organisations de la société civile ou de leaders d’opinion. Alors qu’un principe voudrait que le juge ne justifie pas sa décision (imaginons que les juges devraient chaque fois justifier les verdicts rendus !!), dans sa déclaration, le président Jean Marie Ouattara explique que la chambre a ordonné « la mise en liberté provisoire du Général Djibril BASSOLET s’il n’est détenu pour autres motifs » et d’ajouter que « cette décision avait également pour objectif de faciliter l’accès de l’inculpé aux soins adéquats conformément aux certificats médicaux joints à sa requête ». En dehors de l’argument de principe qui veut que la détention soit l’exception, on se rend compte à la lecture du communiqué que le motif de santé est le principal argument avancé par la justice militaire. Or les examens médicaux dont il est question daterait du mois de mars 2017 soit donc sept mois de cela. Si les mêmes arguments n’ont pas convaincu les mêmes juges à une période où le présumé avait même été interné dans une clinique de Ouagadougou au motif de la dégradation de son état de santé, il est fort curieux que ces mêmes bulletins de santé aient aujourd’hui la cote qu’ils n’ont pas eu quand ils étaient sortie directement des laboratoires de santé. Pour preuve aujourd’hui, même ses défenseurs parlent moins de la santé de Bassolet. Ce n’est pas pour dire qu’il est à 100% de sa forme mais il est facile de constater que c’est la durée de sa détention préventive qui est devenu l’argument roi, d’où le choix  des actions coordonnées lors du deuxième anniversaire de sa détention. Les faits sont tellement flagrants que la déclaration de la Justice n’a fait que renforcer les suspicieux dans leurs thèses. Et le Président Ouattara dans ce même communiqué qui devrait situer l’opinion (de tout bord) s’est plutôt livré à des invectives adressées à l’opinion donc à des personnes qu’il est difficile de nommer à moins qu’il ne s’adresse à Facebook. Voici ce qu’il met dans un communiqué qui devrait revêtir toute la sagesse et l’honneur d’un tribunal digne « la calomnie, la diffamation restent des actes indignes et lâches pour des individus en manque d’arguments. Le juge n’a pour seuls boussole que la loi et sa conscience. Lorsqu’on n’est pas d’accord avec une décision de justice, on est libre de la contester selon les voies légales. Mais il est indécent de vouloir jeter en pâture des magistrats consciencieux et intègres qui n’ont fait que leur travail. Ce sont des actes de mépris et d’incivisme à l’encontre de l’institution judiciaire dans son ensemble qui doivent être dénoncés avec la dernière énergie ». No comment !

CK

La justice vient de céder à un grave précédent

A peine sortie de prison, le Général Djibril Bassolet a mis sur la table la question de son évacuation sanitaire. Une revendication en appelle toujours une autre. On se demande d’ailleurs comment le juge peut prétendre être cohérent s’il venait à refuser cette évacuation alors qu’il prétend l’avoir libéré sur la base de bulletins de santé qui posent le diagnostic d’un mal dont le remède se trouve en France. En vérité, nous sommes bien installés dans une surenchère qui ne prendra fin qu’avec la certitude que Bassolet est à l’abri d’un procès (ou tout au moins d’une condamnation) soit parce qu’il s’est fait blanchir soit parce qu’il s’est réfugié hors du Burkina. La scène qui s’est passée le 11 octobre quand il refusait l’assignation en résidence surveillée est la preuve qu’il ne compte pas d’arrêter en si bon chemin. La NAFA aussi a aussitôt organisé une conférence de presse pour dénoncer la décision de la Chambre de contrôle de placer leur champion en résidence surveillée. Pour eux, il s’agit d’une « séquestration », ils parlent même de « Guantanamo ». C’est dire donc qu’à peine sortie de la MACA, on en vient à affirmer que la résidence surveillée est pire que la MACA. Les desseins sont clairs, ni la santé de Bassolet encore moins un procès n’intéressent ses défenseurs. Ces réseaux Bassolet, visibles et invisibles, sont convaincus, à moins qu’ils ne se trompent, de leur rapport de force. Maintenant que la justice s’est laissé entrainer une fois, elle devra s’attendre à plus ou à pire.

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