Dossier Thomas Sankara: Quand la réalité des faits trahit le gouvernement

Le Général Gilbert Diendéré, un des acteurs majeur des évènements du 15 octobre 87 a bénéficié d’une liberté provisoire dans le dossier Thomas Sankara le 17 juillet 2017. Une liberté provisoire à laquelle il ne profitera pas car il est toujours sous les liens de la détention à la Maison d’arrêt et de correction de l’Armée dans le cadre du dossier du putsch de septembre 2015. Mais cette liberté provisoire -bien qu’elle soit revêtue du sceau de la légalité, -à en croire certains spécialistes du droit- laisse tout de même songeur quant à la sérénité dans la conduite du dossier.

Le Général Gilbert Diendéré a été inculpé le 12 novembre 2015 pour « attentat, assassinat et recel de cadavres » dans le cadre du dossier Thomas Sankara et de ses compagnons d’infortunes tous assassinés le 15 octobre 1987. Le bénéficiaire de la liberté provisoire est un personnage central des événements du 15 octobre 1987. Lieutenant à l’époque, l’homme faisait déjà partie du carré des fidèles du capitaine Blaise Compaoré. Depuis son inculpation, il aurait été entendu au fond une seule fois par le juge d’instruction militaire François Yaméogo. Cette audition a eu lieu le 22 août 2016 à la demande de Diendéré et de ses conseils. Ne voyant plus rien venir concernant son client, l’avocat de Diendéré, Maitre Mathieu Somé a multiplié les demandes de mise en liberté provisoire. La dernière demande date du 22 juin 2017. Elle a été rejetée par le juge d’instruction le 4 juillet 2017. Les requérants ont aussitôt interjeté appel auprès de la Chambre de contrôle qui a fini par statuer en leur faveur.

Le juge d’instruction serait-il débordé?   

Il n’est un secret pour personne que  les avocats de la défense (tous dossiers confondus) exercent régulièrement des pressions multiformes sur la justice militaire qui n’a jamais été aussi assaillie de dossiers emblématiques et sensibles que ces derniers temps.  En effet, le juge d’instruction militaire qui conduisait l’instruction du dossier Thomas Sankara depuis mars 2015 s’est vu confier d’autres dossiers non moins sensibles comme celui du coup d’Etat de septembre 2015. Le dossier du putsch qui a lui seul totalise 80 inculpés environ a aussi drainé d’autres affaires connexes comme l’attaque de la poudrière de Yimdi et le complot du caporal Madi. Cette avalanche de dossiers dont certaines affaires s’imbriquent, pèse sans doute sur les épaules du juge d’instruction le plus sollicité du moment qu’est François Yaméogo. Et cette réalité n’est pas souvent sans conséquence dans la conduite des dossiers. Le jugement des  dossiers du caporal Madi Ouédraogo et celui de l’attaque de la poudrière de Yimdi qui se sont tenus respectivement en janvier et en avril 2017 est la preuve que la justice militaire a dressé sa liste des dossiers prioritaires. Certes, l’affaire Thomas Sankara qui totalise une douzaine de personnes inculpées s’est complexifiée avec la procédure de l’expertise et la contre expertise pour l’identification des tests ADN, mais il y a de sérieuses inquiétudes quant à la disponibilité du parquet pour  suivre minutieusement les dossiers. Du reste, il nous revient que si l’appel interjeté par Diendéré et ses avocats pour la liberté provisoire a enfin prospéré auprès de la chambre de contrôle, c’est que le rejet formulé par le juge d’instruction l’aurait été hors des délais prévus par la loi. En outre, après 20 mois d’incarcération environ, il n’y aurait eu qu’une seule audition au fond.  Et les avocats de la défense qui scrutent à la loupe pour détecter les failles éventuelles dans la procédure s’en délectent à cœur joie en les exploitant à fond.

Et cette situation ramène sur le tapis la polémique qu’avait suscité le dessaisissement du juge civil  Sébastien Rapademnaba en mai 2016.

En effet, par décret présidentiel, le président Roch Marc Christian Kaboré, alors ministre de la défense avait opéré un remplacement de magistrats au tribunal militaire. Le commissaire du gouvernement, le lieutenant-colonel Norbert Koudougou, avait été remplacé par Alioune Zanré, précédemment premier substitut du procureur militaire et le juge civil Sébastien Rapademnaba avait été retiré du trio des juges d’instruction en charge des enquêtes sur le coup d’Etat de septembre 2015. A l’époque, pour balayer les accusations d’immixtion de l’exécutif dans l’appareil judiciaire, les mandataires du gouvernement avaient justifié la décision par le fait que les dossiers en instruction seraient très avancés au point que le retrait d’un juge à ce stade ne saurait constituer un quelconque blocage.  Mais aujourd’hui, tout porte à croire que la réalité serait toute autre et les procédures de certains dossiers risquent fort bien d’en souffrir surtout que de plus en plus, la question de la requalification des chefs d’accusation dans l’affaire Sankara taraude certains esprits!!

TZ

Témoignage de Diendéré dans le livre du Belge Ludo Martens sur l’assassinat de Thomas Sankara. Leur entretien aurait duré deux heures (entre 8h et 10h) le 7 juillet 1988.

Gilbert Diendéré

« Notre réaction a été qu’il fallait arrêter Sankara avant que l’irréparable ne se produise. La décision a été prise dans un climat général d’inquiétude proche de la panique. Nous n’avions pas vraiment de choix. Nous n’avons jamais pu croire que Sankara allait s’en prendre à ses trois compagnons. Blaise était à la maison, malade. Nous n’avons pas voulu le prévenir parce que nous savions qu’il ne serait pas d’accord pour arrêter Sankara. C’était une décision grave, mais il faut s’imaginer la panique qui régnait à ce moment parmi nos soldats.

Nous savions que Sankara avait une réunion au Conseil à seize heures et nous avons décidé d’aller l’arrêter là-bas.

Nous n’avions évacué personne du Conseil. Tous les travailleurs civils sont restés. C’est seulement quand ça tiré, que beaucoup d’entre eux ont pris la fuite.

Le 4 août 1983, c’est mon unité qui a occupé la radio et moi j’ai annoncé la prise du pouvoir. Depuis ce jour, des militaires gardent la radio et ces hommes dépendent de mon commandement. Rien de particulier ne s’est donc produit à la radio, le 15 octobre.

Peu après seize heures, la Peugeot 205 de Sankara et une voiture de sa garde sont arrivées devant la porte du pavillon ; une deuxième voiture de la garde est allée stationner un peu plus loin. Nous avons encerclé les voitures. Sankara était en tenue de sport. Il tenait comme d’habitude son arme, un pistolet automatique, à la main. Il a immédiatement tiré et tué un des nôtres. A ce moment, tous les hommes se sont déchainés, tout le monde a fait feu et la situation a échappé à tout contrôle.

Des personnes qui l’attendaient à l’intérieur du bâtiment sont venues à sa rencontre ; d’autres sont sorties quand elles ont entendu des coups de feu. Parmi ceux qui sont tombés, il y avait Patrice Zagré, un homme avec qui nous avons beaucoup travaillé et dont tout le monde a regretté la mort. Les gardes de corps de Sankara dans la deuxième voiture n’avaient pas réagi ; ils ont simplement été désarmés.

Après les événements, j’ai téléphoné à la maison de Blaise pour le mettre au courant. Quand il est arrivé, il était fort découragé et mécontent, surtout quand il a constaté qu’il y avait treize morts. »

 

 

Quand les généraux Nabéré, Pingrénoma et Nazinigouba boudent le tribunal militaire

La justice militaire comme toute juridiction a ses exigences. Et la justice militaire peine aujourd’hui à satisfaire une de ses exigences qui est le respect de la hiérarchie. En effet, l’article 15 du Code pénal militaire stipule que « la désignation des juges militaires est soumise au respect de la hiérarchie dans les forces armées. Le juge du même grade que le prévenu doit être plus ancien. Si cette condition ne peut être remplie, il est désigné un juge du grade immédiatement supérieur. S’il y a plusieurs inculpés de différents grades ou rang, le grade ou le rang le plus élevé détermine la désignation des juges. »

L’instruction des dossiers Thomas Sankara et du putsch de septembre 2015 ayant mis en accusation des généraux, en l’occurrence Gilbert Diendéré et Djibril Bassolé, le tribunal militaire fait du même coup face à un besoin de juges étoilés. Pour ce faire, le ministre de la défense, Jean Claude Bouda a dû faire la revue de troupe et il a transmis sa liste au tribunal militaire conformément à l’article 17 du même Code. Dans cette liste, figurent les noms des généraux Honoré Naré Traoré, Pingrénoma Zagré et Nazinigouba Ouédraogo.  Mais le hic, est que tous ces officiers supérieurs se seraient débinés. Ils auraient tous désistés. Pourquoi ? D’aucuns susurrent que la nature des dossiers au rôle ne serait pas étrangère à leur désistement car la connexion entre frères d’armes pourrait renfermer bien de mystères susceptible d’être dévoilés pendant le jugement. Selon certaines indiscrétions, celui qui semble disposer à accepter le job serait le général Ibrahim Traoré. Mais sa proximité supposée avec un des généraux inculpé rendrait réticent les juges et le ministère de la défense.

TZ         

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