Dr Issa Sory, géographe-urbaniste: « Pour des autorités qui vantent les mérites de la densification des villes, reculer face aux petites eaux dans une ville sahélienne relève d’une contradiction »

Dans notre livraison du 1er août 2018, nous avons réalisé un reportage sur la problématique des inondations et des zones inondables au Burkina Faso. Dans le cadre de ce papier, Mutations a approché un universitaire, un géographe-urbaniste, Dr Issa Sory, enseignant à l’Université Norbert Zongo de Koudougou qui livre dans ces lignes sa compréhension sur la colère des eaux. Lisez-donc !

La saison hivernale s’est installée au Burkina Faso depuis maintenant un mois. Cette saison rime chaque année avec inondations. Résumez en quelques lignes les causes de ces inondations.

Je tiens tout d’abord à vous remercier pour l’intérêt que vous portez à un phénomène qui fait de plus en plus de dégâts dans notre pays. Aussi, pour le recours aux scientifiques pour en parler. J’ajoute, avant de répondre à votre question, que c’est un devoir pour nous de participer au débat public car c’est une des missions du chercheur ou de l’enseignant-chercheur ; celui de la vulgarisation des travaux de recherche.

Pour résumer les causes des inondations, il faut noter que les inondations n’ont pas les mêmes causes selon les milieux de résidence. Pour les deux milieux (rural et urbain), les causes communes des inondations sont entre autres les fortes précipitations dans un lapse de temps, l’occupation des zones dites à risque et l’absence, la non application ou l’inadaptation des outils de planification. Concernant ce dernier aspect, la capitale de notre pays (Ouagadougou) n’a aucun outil de planification valide ; ni le Schéma Directeur d’Aménagement du Grand Ouaga (SDAGO) revu en 2008, ni le Plan d’Occupation des Sols (POS) de 2012 n’ont été adoptés. Ce qui veut dire que l’aménagement de Ouagadougou est à roue libre.

En plus de ces causes, on peut citer en milieu rural : la vétusté des ouvrages de retenue d’eau. De nombreuses localités sont exposées aux eaux des barrages du fait de leurs digues qui peuvent céder à tout moment ou de leur ensablement.

En milieu urbain, on peut citer l’absence, l’insuffisance ou l’inadaptation des ouvrages d’assainissement pluvial et l’absence de vision dans le domaine de la gestion des déchets. Le seul schéma de gestion des déchets qui existe a été élaboré pour la ville de Ouagadougou et Bobo-Dioulasso. Il n’a jamais été appliqué dans la seconde ville. A Ouagadougou, la réorganisation de la ville et des acteurs dans le cadre de l’application de ce schéma sont caducs depuis 2012. Je pourrai détailler cette position si elle vous intéresse.

Je termine en soulignant qu’il existe d’autres causes que je trouve secondaires ; les causes anthropiques et physiques (relief, sol, etc.)

Quelle est votre analyse sur la problématique des zones dites inondables ?

Je constate avec vous que depuis une dizaine d’année, les inondations sont de plus en plus récurrentes et concernent toutes les localités de notre pays. Aussi, au regard de l’inaction des pouvoirs publics, elles continueront de faire des prélèvements à chaque saison des pluies dans les zones inondables ou pas.

Concernant les zones inondables, je tiens à préciser qu’elles ne sont pas localisées seulement dans les zones non loties ; des espaces lotis sont déterminés comme inondables. Je m’intéresse surtout aux zones inondables des zones loties parce que les zones inondables dans les zones non loties exigent d’autres analyses. Je précise aussi qu’il existe des inondations dans les zones inondables et dans les zones non inondables. Je n’invente rien. Je ne peux même pas inventer car il s’agit de mots d’yeux. Ce qui veut dire que la localisation des citadins ne les épargne pas des inondations. Raison pour laquelle je mets généralement l’accent sur l’aménagement.

Les zones inondables délimitées ou générées sont réelles surtout pour la ville de Ouagadougou. En effet, la délimitation de ces zones s’appuie sur la possibilité de survenue d’une inondation dans ces zones du fait de la présence des eaux. Cependant, je ne partage pas du tout la solution proposée ; reloger les exposés (à cet aléa) à la périphérie de la ville. Aucune action ne propose la réduction de la vulnérabilité des résidents des zones inondables. Pour des autorités qui vantent les mérites de la densification des villes, reculer face aux petites eaux dans une ville sahélienne relève d’une contradiction, voire d’une démission dans la quête de la construction d’un milieu urbain viable.

Quelle est votre appréciation de la décision de madame la présidente du CONASUR qui souligne que sa structure n’interviendra plus dans les zones inondables ?

Malheureuse. Je crois que la présidente du CONASUR a été mal inspirée. Très mal inspirée. Ceci pour deux raisons :

–              Par la décision, la présidente oublie que l’assistance du CONASUR n’est pas de l’aumône. Elle viole les principes de l’assistance humanitaire qui prônent entre autres 1) l’humanisme à savoir protéger et garantir le respect des êtres humains. Ce principe vise à sauver en tout et surtout des vies humaines avant toute préoccupation, 2) la neutralité (sans distinction de race, genre, religion, etc.), 3) l’impartialité (sur le plan politique, racial, religieux, idéologique, etc. et 4) l’indépendance sur le plan politique, économique, etc.

–              La seconde raison est que madame la présidente n’a pas suffisamment pris en compte la dimension politique. L’aide aux sinistrés, dans le contexte actuel, n’est pas seulement humanitaire ; elle est aussi politique. Pourquoi certains sinistrés refusent de partir ? Pourquoi les autorités sont incapables de les faire partir de gré ou de force ? Ce sont des questions apparemment simples mais très sensibles. Il n’est pas permis à tout régime de survivre à un déguerpissement de masse. Toutes les opérations d’aménagement ne sont pas permises à tous les pouvoirs publics. Bref, je dirai simplement, que les choses coincent parce que les autorités n’ont retenu qu’une seule piste. Pourtant, il est possible de réduire la vulnérabilité de ces citadins.

Cette réaction de la présidente du CONASUR nous amène à nous poser une question fondamentale : arrive-t-elle à intégrer sa peau de ministre des affaires humanitaires du Burina Faso ? Si oui, se réfères-t-elles aux normes et principes humanitaires pour poser ses actes ? Si elle s’était référée à ces techniciens, elle aurait participé à économiser notre ancre.

Y a-t-il une politique urbaine au Burkina Faso ? Si oui, comment l’appréciez-vous ?

Oui, il existe une « politique nationale de l’habitat et du développement urbain » qui date de 2008. Mais, l’existence de politique n’est qu’une étape. Quand je critique l’absence des outils de planification, je ne dis pas que leur existence va forcément changer la situation. La politique ou les outils ne sont que des idées transcrites dans un document. Après, il faut appliquer.

Parlant de politique urbaine, je préfère ne pas parler de celle de 2008 ; elle date déjà. On peut partir du PNDES qui est censé guider toutes les actions de ce gouvernement. Dans le PNDES, l’axe stratégique 2 est consacré au « développer le capital humain ». L’objectif stratégique 2.5 est libellé comme suit : « améliorer le cadre de vie, l’accès à l’eau, à l’assainissement et aux services énergétiques de qualité ». Les effets attendus à travers cet objectif concernant spécifiquement la ville sont :

–              effets attendus 2.5.1 : l’accès de tous à un cadre de vie décent, à l’eau et à l’assainissement de qualité est garanti

Je viens de vous dire qu’il n’y a pas de schéma d’assainissement solides dans les 12 capitales régionales et même celui de Ouagadougou doit être relu. Les quelques réalisations qui se font tiennent peu compte des ouvrages d’assainissement liquide. Regardez la voie du Centre Hospitalier Universitaire Yalgado OUEDRAOGO, a-t-on besoin de spécialistes pour nous rendre compte que les caniveaux sont insignifiants par rapport aux quantités d’eaux potentiellement attendues. Ne vous étonnez pas de voir les eaux chercher leur voie dans l’hôpital.

–              effets attendus 2.5.3 : la croissance urbaine est planifiée et maîtrisée

Là aussi, je vous ai dit que le SDAGO et le POS de Ouagadougou dorment dans des tiroirs. Aussi, comment maitriser la croissance urbaine quand on est incapable de réguler l’intervention des opérateurs immobiliers qui, désormais, dictent le sens du développement des villes. L’émergence de ces nouveaux acteurs dans la production de l’espace urbain rend pertinent l’hypothèse d’une collusion entre le milieu politique et celui des affaires. Pour paraphraser un ami, cette « intersection n’est pas nulle ».

–              effets attendus 2.5.4 : l’accès à des logements décents et aux bâtiments publics est assuré pour tous

Quel logement décent ? Toute la politique de logement du pouvoir actuel se résume à la production de logements sociaux ; les 40.000 logements dits sociaux. Pour les logements de Bassinko sous le régime déchu (programme 10.000 logements sociaux), un de vos confrères a bien illustré la situation de ceux qui y vivent par ce titre « Bassinko : la cité des espoirs déchus ». Concernant les logements sociaux, plusieurs auteurs ont montré qu’il est difficile (voire impossible) de loger décemment les pauvres dans un contexte de promotion de l’économie du marché. Ce constat n’est pas récent. En 1988, une étude dirigée par Alain Durand-Lasserve dans les villes des pays en développement a abouti à ceci : « les études de cas montrent que, d’une part la population cible des programmes publics de logements appartient souvent à des groupes de revenus moyens et que, d’autre part, les logements produits sont attribués à des groupes de revenus supérieurs à ceux auxquels ils étaient initialement destinés. » Sur le logement, mes collègues et moi avons démontré que toutes les politiques de logement sociaux avaient raté leur cible dans un papier intitulé : « l’introuvable politiques de logements sociaux à Ouagadougou ».

Ce qui veut que le PNDES (comme le PAS, CSLP et SCADD) fait des constats souvent fondés mais le moule dans lequel nous sommes ne nous permet d’aller au-delà du constat. Pour nos villes, le PNDES ne nous fera pas bouger d’un millimètre. Rassurez-vous, pour aboutir à cette conclusion, je n’ai pas eu besoin d’aller déranger le sable de mon frère Thiombiano. Si vous voulez, revenez en 2020, à la fin du quinquennat du président actuel, pour qu’on fasse le point sur la transformation de la ville par le PNDES.

Comment éviter les inondations ?

J’avoue que c’est une question que je n’aime pas parce toutes les politiques publiques actuelles sont en déphasage avec la réalité en matière d’aménagement. Aussi, il existe des spécialistes de ces questions dans le gouvernement. Certains de mes enseignants sur ces questions sont à des nœuds sensibles de ce pouvoir. Alors, pourquoi ça ne marche pas ?

Tout ce détour pour dire qu’il ne s’agit pas d’une question aussi banale ; d’une question d’individus. Vous me mettez dans les mêmes structures, je n’aurai pas les résultats escomptés. Car, l’aménagement est au service d’une idéologie. Nous devons être toujours capables de nous demander à qui profite tel ou tel aménagement. Il est clair que si madame la présidente du CONASUR avait sa famille dans une zone inondable, elle aurait eu une autre position.

La réduction des risques d’inondation passe inexorablement par l’élaboration et la mise en œuvre d’une stratégie de gestion des risques d’inondation. Cette stratégie qui pourrait être propre à chaque ville pourrait reposer sur les quatre stratégies suivantes :

–              le développement de la gouvernance et les maîtrises d’ouvrages ;

–              l’aménagement durable les territoires ;

–              l’adoption de l’approche « mieux savoir pour mieux agir » ;

–              l’apprentissage au vivre avec les inondations ; etc.

En somme, pour ne pas vous décourager, je vous enverrai aux causes. Il faut trouver des éléments de solution aux causes à savoir :

–              élaborer et appliquer les outils de planification ;

–              réduire au maximum la vulnérabilité des résidents des zones inondables par l’aménagement car ce sont les types d’infrastructures actuels qui rendent ces zones inondables ;

–              créer un observatoire fonctionnel de suivi et de réhabilitation des retenues d’eaux.

Pour le milieu urbain, il faut avoir une politique urbaine qui s’intègre de façon cohérente dans une politique nationale. Les actions actuelles en faveur de la construction des villes ne peuvent prospérées sans le développement de toutes les fonctions de la ville mais aussi sans des solutions idoines aux maux qui minent le milieu rural.

Le désemparèrent actuel des autorités municipales me font penser aux propos de ce vieux géographe qui, pour me convaincre de la nécessité d’une politique intégrée, dit : « si vous ne vous préoccupez pas des sorties de votre épouse, vos enfants auront de plus en plus du mal à vous ressembler ». C’est-à-dire, dans notre contexte, si vous vous cantonnez qu’à la ville sans vous préoccupez des raisons de l’arrivé des ruraux encore moins à résoudre les problèmes depuis la campagne, les pratiques de vos citadins seront toujours en déphasage avec les normes de construction de votre ville.

Entretien réalisé par Idriss K. Ouédraogo

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