L’accès aux intrants agricoles : Voyage au cœur d’un calvaire pour le monde paysan

Alors que l’insécurité alimentaire et nutritionnelle touche dans l’ensemble plus d’un ménage sur trois[1], l’État burkinabè s’est engagé depuis 2010 à faciliter l’accès des petits producteurs aux intrants agricoles. Mais sur le terrain, la plupart restent confrontés à d’énormes difficultés d’accès aux semences et aux engrais subventionnés. De sorte que certains cèdent au découragement.

Djomga est une petite bourgade du Sahel burkinabè, à quelques encablures de Dori, chef-lieu de la région. Boureima Maïga y vit avec sa famille. Petit producteur agricole, ce quarantenaire a toujours eu du mal à nourrir celle-ci avec sa production de petit mil sur une exploitation d’à peine deux hectares. Et cette année encore, sa province, le Séno, est l’une des 17 déclarées déficitaires sur le plan agricole, à l’issue de la campagne humide, par le ministère en charge de l’agriculture. Pourtant, Boureima Maïga, tout souriant, se félicite pour la première fois de son rendement agricole. « J’ai récolté suffisamment d’épis de mil, déclare-t-il. Même si j’aurais à acheter des provisions, je suis sûr que cela ne va pas atteindre trois sacs. »

Le secret d’une telle « prouesse » : utilisation efficiente des semences subventionnées par l’État et appui technique des services de l’agriculture de la localité. « En plus des engrais et des semences améliorées, à la différence des autres années, j’ai aussi bénéficié cette année de l’accompagnement d’un technicien agricole tout le long de la campagne, explique le producteur. Au début j’étais réticent à suivre ses conseils. Mais il a réussi à me convaincre de mettre au moins en application ses enseignements sur la moitié de ma superficie, soit un hectare, afin de faire la comparaison, en fin de campagne, avec l’autre moitié. Là où j’ai eu le meilleur rendement, c’est la superficie sur laquelle j’ai utilisé les semences améliorées et appliqué les conseils du technicien. Il avait raison ».

« La moitié des ménages ne couvrent pas leurs besoins céréaliers »

S’il est prouvé que la contribution des petits producteurs, tels que Boureima Maïga, qui pratiquent une agriculture familiale de subsistance, est essentielle pour la satisfaction des besoins de la consommation nationale, leur rendement reste encore faible en ce qui concerne les principales spéculations végétales – sorgho, maïs, mil. La raison est que tous ne bénéficient pas d’un appui conséquent de l’Etat.

Les difficultés du secteur agricole, le plus souvent documentés dans les référentiels de développement comme le Programme national du Secteur rural (PNSR), sont connues. Selon le gouvernement, la première phase du PNSR – 2011-2015 – a donné des résultats satisfaisants. Sur les cinq dernières années, la production céréalière, bien qu’en deçà de celle de 2010 qui avait atteint un pic de 4 500 000 tonnes, était en moyenne de 4 400 000 tonnes. Toutefois, le constat est resté le même : environ la moitié des ménages, soit 46%, peine à couvrir leurs besoins céréaliers.

Pour corriger cette faiblesse, la deuxième phase du PNSR (2016-2020) s’est fixée, comme objectif, d’accroitre la productivité agricole en agissant sur l’accès des paysans aux intrants et aux équipements agricoles. Que se passe-t-il sur le terrain, plus d’une année après le démarrage du second volet de cette politique agricole ?

Des actions toujours pas à la hauteur des engagements

Pour ce qui est de l’engrais, d’après le ministère en charge de l’agriculture, les producteurs reçoivent à peine 1% de leurs besoins en urée et 2% de leurs besoins en NPK. Le directeur provincial de l’Agriculture et des Aménagements hydrauliques du Séno, Alexis Constantin Toé, est plus précis sur les chiffres : « Lorsque vous considérez uniquement notre province, les superficies tournent autour de 54 000 hectares. Si l’on veut emblaver la totalité des superficies, nous serions à plus de 500 000 tonnes pour les semences améliorées. Pour l’engrais NPK, on irait au-delà. La demande est donc difficile à satisfaire puisque nous n’avons reçu de l’État que 26 tonnes et autant des autres partenaires ».

La demande est telle que le gouvernement a fait le choix de subventionner les petites exploitations familiales jugées vulnérables, indique la Direction générale de la Production végétale (DGPV). Dans la pratique, cette politique de « discrimination » entraine des incompréhensions avec une partie des producteurs qui se sentent lésés. C’est le cas de certains riziculteurs installés dans la plaine agricole de Bagré dans le Centre-est. « Depuis 2015, l’État ne nous vient plus en aide. Le gouvernement estime que nous sommes en mesure de nous approvisionner nous-même. L’engrais coûte cher, les producteurs ont du mal à écouler leur riz pour honorer les dettes contractées auprès des Banques », se plaint Adama Bantago, président de l’Union des producteurs de Bagré qui regroupe 1600 producteurs.

« Effectivement, ce sont des producteurs suffisamment organisés en union pour se prendre en charge, indépendamment de l’État, réplique Pascal Soubeiga, directeur régional de l’Agriculture et des Aménagements Hydrauliques du Centre-est. Il y a des structures privées disposées à leur fournir les engrais, s’ils donnent des gages de remboursement. Ce n’est pas le cas d’autres producteurs. Et l’État se doit d’être juste à ce niveau. »

Mais cette explication ne convainc pas Salifou Soulgané, producteur local : « Il y a quelques années, nous bénéficions d’une subvention de l’État pour l’acquisition des intrants. Cela nous soulageait énormément. Aujourd’hui, nous devons nous débrouiller. Pour deux hectares, j’ai besoin de 16 sacs dont 8 sacs d’urée et 8 sacs de NPK. Si je dois les acheter à 21 000 ou 22 500 F CFA, vous comprenez que c’est difficile à tenir dans ces conditions » !

Toujours en réplique, Pascal Soubeiga reste campé sur sa position. Pour lui, il n’y a aucun doute : l’État a des raisons valables de procéder à cette « discrimination ». « La possibilité avait été donnée aux producteurs organisés d’acquérir les engrais à crédit et de le rembourser en fin de campagne, après la vente de leurs récoltes, insiste le directeur régional. Les engagements n’ont pas été respectés par les producteurs. L’État a donc décidé de ne plus poursuivre sur cette lancée et a exigé le remboursement intégral des crédits alloués en vue de permettre le renouvellement de son stock. Maintenant, nous exigeons qu’ils payent au comptant pour les engrais ».

Des producteurs maraichers en embuscade 

Les griefs contre l’État ne sont pas le seul fait des producteurs céréaliers. Installés sur les berges du lac Dem dans la province du Sanmatenga au Centre-nord, les producteurs maraîchers pointent également du doigt « le manque d’appui de l’État ». Moussa Sawadogo, maraicher depuis 20 ans, dégaine : « Je jardine dans ce village depuis plusieurs années et je ne me souviens pas avoir un seul jour bénéficié d’une aide quelconque du gouvernement. Néanmoins, j’ai appris que les autorités viennent en appui à d’autres producteurs. Mais pour le moment, je n’ai rien vu. »

À quelques parcelles de là, travaille Idrissa Sawadogo. La main tendue vers le gouvernement, lui aussi se met à tirer à boulet rouge : « À plusieurs reprises, nous avions aussi souhaité qu’on nous appuie avec de l’engrais, des semences et du matériel technique comme les grillages afin de protéger nos exploitations de la divagation des animaux. Mais c’était peine perdue ».

Un retard dans la mise à disposition des intrants

Pour les plus chanceux, l’arrivée tardive des semences subventionnées par l’Etat est une autre difficulté à surmonter. S’érigeant en défenseur des agriculteurs, Bassiaka Dao, président du Conseil d’Administration de la Confédération Paysanne du Faso (CPF), affirme que jusqu’au 31 juillet 2017, l’État poursuivait avec la distribution des semences améliorées dans plusieurs villages. « Qu’espérez-vous obtenir comme résultat dans ces conditions puisque chacun de nous sait que la pluviométrie au Burkina n’excède pas trois mois ? » s’interroge-t-il avant de s’emporter : « En septembre on continuait également de recevoir des engrais de l’État pour le compte de la campagne humide. Sur quelle surface allons-nous les appliquer ? »

Aussi, a-t-il des reproches sur le processus même de distribution des intrants et le choix des bénéficiaires. La stratégie actuelle, explique la DGPV, repose sur une distribution rotative et un processus en deux temps : « Il s’agit, dans un premier temps, d’identifier les villages bénéficiaires. Chaque commune est scindée en trois groupes de villages. Et chaque groupe reçoit les intrants une fois tous les trois ans.  Dans un second temps, on procède à l’identification des producteurs vulnérables au sein des villages bénéficiaires. Deux conditions sont essentielles : il faut être non seulement un producteur vulnérable, mais aussi être à mesure de payer les intrants au comptant. »

Un processus plus inclusif

Mais qui est producteur vulnérable vu que les critères de vulnérabilité ne sont pas clairement définis ? Et pourquoi des frustrations – comme c’est le cas à Bagré – existent toujours sur le terrain ?  D’après Bassiaka Dao, le circuit de distribution actuel présente des limites : « La plupart du temps, on constate qu’il y a des gens qui n’ont pas besoin de ces semences améliorées. Mais, ils les reçoivent quand même. J’ai vu des officiers militaires, des gouverneurs qui sont de gros agro businessmen bénéficier de ces semences améliorées. Après avoir vu ça, comment convaincre le producteur de Bagré que lui n’a pas droit à la subvention de l’État. Quelque part, il y a une injustice. »

Le président de la Confédération paysanne du Faso plaide pour que l’État revoit le processus de distribution des intrants en étant le plus inclusif : « Il faut y associer l’ensemble des acteurs, depuis le niveau de la zone de production, le représentant de la profession agricole, les chambres d’agriculture, la CPF, les représentants des jeunes, des femmes, avec une assistance des services techniques. Là, on pourrait garantir la transparence. Sinon, si c’est uniquement le président du Comité villageois de développement et le maire qui désignent les bénéficiaires, il ne s’agirait plus d’une subvention. Mais d’une aide politique à ceux-là qui les ont aidés à être au pouvoir. »

Le gouvernement, dans ses objectifs d’accompagnement des producteurs vulnérables afin d’améliorer la productivité agricole, contenus dans le second volet du PNSR, compte mettre en place une unité de production d’engrais minéraux à base de phosphate. Dans le même sens, la création d’une société de production de semences améliorées ainsi qu’une centrale d’achat des intrants et du matériel agricole (CAIMA) est envisagée. Toute chose qui semble réjouir la CPF, elle qui appelle de tous ses vœux, depuis une dizaine d’années, à la mise en place de cette centrale.

En attendant, la deuxième phase du PNSR est à mi-chemin. Et tout porte à croire que le gouvernement aura des difficultés à tenir ses engagements vis-à-vis des producteurs agro-pastoraux d’ici à 2020. Mais le sablier n’ayant pas fini d’écouler son contenu, ces derniers espèrent toujours.

Rodrigue Arnaud Tagnan

Encadré 1

Clé de répartition des intrants agricoles

Les directions régionales reçoivent les engrais du ministère en charge de l’Agriculture, puis procèdent à leur répartition dans les différentes directions provinciales. Celles-ci, s’appuient sur les Zones d’appui techniques de l’Agriculture pour approvisionner les communes relevant de leur localité administrative. Ces dernières sont enfin chargées d’identifier les producteurs bénéficiaires et de mettre à leur disposition l’engrais subventionné.

En revanche, les semences améliorées sont convoyées directement au niveau communal par les producteurs semenciers, après que l’État les a achetées.

[1] Rapport sur la politique nationale de sécurité alimentaire et nutritionnelle, 2013 disponible sur http://extwprlegs1.fao.org/docs/pdf/bkf141993.pdf

Encadré 2

De l’aide, les petits acteurs de la production animale en attendent aussi

Les producteurs de végétaux ne sont pas les seuls à exprimer ouvertement leurs frustrations. Dans le Sahel burkinabè, pôle de croissance de l’élevage, les agro pasteurs ne cessent d’appeler l’État à l’aide. Ils évoquent les difficultés d’accès aux sous-produits agro-industriels pour le bétail : tourteaux, sons, graines de coton, semences fourragères…

D’après Dicko Hamadou, éleveur à Djomga, l’aide de l’État couvrirait moins d’un tiers de leurs besoins. « Ces dernières années, souligne-t-il, nous bénéficions plutôt de l’appui d’un projet. Celui-ci a sélectionné 34 agro-pasteurs qui leur envoient quotidiennement du lait. En contrepartie, il leur vient en aide avec du son et du fourrage que nous payons à prix social. Pour le sac de 6 000 F CFA, nous payons par exemple 3 000 F CFA. »

R.A.T

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