Me Séraphin Somé : « Les coupables de l’attentat à la sûreté de l’Etat sont responsables des meurtres et de CBV qui en ont résulté »

L’audition des accusés dans l’affaire putsch de septembre 2015 connait en ce moment une brève suspension. A la demande des avocats de la défense et des parties civiles, l’audience a été suspendue le samedi 29 juillet 2018 et reprendra le 16 août prochain. Un temps de repos nécessaire pour toutes les parties (la presse y compris) dans un procès plein de rebondissements depuis l’ouverture de l’audience le 27 février 2018. Le jugement au fond qui a débuté le vendredi 26 juin 2018 a permis à la Chambre de première instance du Tribunal militaire de Ouagadougou d’entendre 27 accusés. L’interrogatoire des 57 autres reprendra en mi-aout donc. Retour sur les dernières révélations avant pause.
Il a un débit de parole captivant, un regard perçant et une fougue juvénile qu’il a conservée du haut de ses cinquante-deux ans. Père de deux enfants militaires eux aussi militaires, l’Adjudant-chef Gbondjaté Dibloni s’est présenté à la barre du Tribunal militaire dans la soirée du vendredi 28 juillet 2018. L’accusé a accroché l’auditoire par la clarté de son propos et les précisions dans la narration des faits. Me Idrissa Badini, un des avocats de défense, a vite fait de le féliciter « pour ne se faire devancer par le parquet militaire ». Commandant adjoint du Groupement des unités d’intervention (GUI) du défunt Régiment de sécurité présidentielle (RSP), l’Adjudant-chef Dibloni ou simplement Delta pour ses chefs, est un instructeur des forces armées nationales férues des détails. Il comparait pour répondre des faits de complicité d’attentat à la sureté de l’Etat, de meurtres et de coups et blessures volontaires. C’est un accusé très prolixe face à un président de juridiction peu bavard, qui a été par moment obligé d’intervenir pour appeler l’accusé à aller à l’essentiel dans la réponse aux questions à lui posées. Que sait-t-il des événements du 16 septembre 2015 et jours suivants ? « Le 16 septembre 2015, j’étais le sous-officier de semaine (du 11 au 18 septembre). J’étais allé voir un non-loti dans le quartier Zongo. Et dans la soirée vers 17h, un ami journaliste m’a appelé pour savoir ce qui se passait à Kossyam. Je lui ai répondu que je ne suis pas au courant. J’ai pris la voie du camp. Arrivé vers Palace Hôtel, il y avait des militaires. J’ai continué au Camp et j’ai demandé à un jeune ce qui se passait et il m’a dit : les voisins ont arrêté les gars », relate-il. Etiez-vous à la Place de la Nation le 18 septembre 2015 ? « Négatif », rétorque l’accusé qui dit avoir été vers le SIAO. Pourtant, le Sergent Guiré Yahaya et le soldat de 1re classe Compaoré Abdou déclarent vous avoir vu à la Place de Nation en train de commander des Hach mats et des bastions, relance le parquet. L’accusé et son conseil, Me Ndorimana Isaac, sont restés dans les bottes. « Mon client n’est pas deux. Il ne peut donc pas être à la fois à la Place de la Nation et au SIAO. A moins qu’il ne soit doté d’une faculté ubiquitaire », tranche son avocat. Selon le parquet militaire, le sergent Guiré et le soldat Compaoré ne sont pas les seuls à avoir vu l’Adjudant-chef Dibloni à la Place de Nation. Il y a également le soldat de 2ème classe, Ouattara Sidiki, qui dit avoir été commandé par l’Adjudant-chef pendant les événements. Pour l’accusé Gbondjaté Dibloni, les Sergent Guiré et Compaoré ont voulu simplement se venger de lui. « Ils disent que c’est moi, je les ai appelés pour aller dépanner une moto et ils ont eu des problèmes. Qu’ils ne comprennent pas pourquoi moi je ne suis pas inquiété. Ils ont même dit que c’est parce que le président de la commission d’enquête est mon parent que je n’avais pas été arrêté. Quand j’ai été déposé à la Maison d’arrêt et de correction des armées, le 18 janvier 2016, Guiré Yahaya et Compaoré Abdou ont fêté. S’ils avaient eu le champagne, ils allaient le sauter. Ce sont des accusations bancales », charge l’accusé. Selon son avocat Me Ndorimana Isaac, son client a été victime d’une cabale montée par le Sergent Guiré Yahaya et Compaoré Abdou. « L’Adjudant-chef est devant votre barre à cause des déclarations malveillantes de Guiré Yahaya, Compaoré Abdou et de Ouattara Sidiki. C’est vraiment inconcevable. A la Place de la Nation, il y avait des milliers de gens et ce sont les trois seulement qui prétendent l’avoir vu. Nous nous réservons le droit de les citer à comparaitre pour dénonciation calomnieuse. Nous nous réservons aussi le droit de citer l’Etat devant les juridictions parce qu’il est responsable du désordre, des troubles à l’ordre public et du tort causés par le RSP car c’est lui qui l’a créé. Ce sera même une aubaine pour les parties civiles d’obtenir réparation car nos clients n’ont pas d’argent », plaide Me Ndorimana. A son interrogatoire au fond, l’Adjudant-chef Dibloni a soutenu que « le Putsch de 2015 a été perpétré par les éléments du Groupement des unités spéciales commandé par le Capitaine Dao Abdoulaye, précisément par la garde rapprochée parce que tous les troubles que le corps a connus en 2015 ont été organisés au GUS ».
« Le bilan est alarmant. On dénombre des morts »
Presque tous les accusés entendus à la barre du Tribunal militaire avant le vendredi 28 juillet 2018 ont soutenu ne pas savoir qu’un ordre peut être illégal. Pour ces accusés, ce qu’ils savent c’est qu’un ordre militaire « s’exécute littéralement sans hésitations ni murmures. La réclamation n’est faite qu’après exécution », avaient-ils clamé. Eh bien, l’Adjudant-chef Gbondjaté Dibloni s’inscrit en faux contre la « théorie » de ses co-accusés. « C’était comme ça avant mais entre-temps, les règles militaires ont changé », martèle l’instructeur des forces armées nationales. « C’est à leur temps (ndlr de ses jeunes frères d’armes) que les dispositions du Règlement de discipline générale (RDG) des armées ont changé. C’était au temps où le Général Dominique Djindjéré était Chef d’état-major général des armées. Le commandement avait, à l’époque, initié des sorties dans les différentes garnisons pour porter l’information aux troupes. C’est avec leur génération qu’on a commencé à enseigner le RDG aux hommes », évoque-t-il. A l’en croire, le RDG et le règlement des services des armées (RSA) sont enseignés au moins quatre fois par semaine. Ses déclarations ont éveillé la curiosité de Me Alexandre Sandwidi, avocat des accusés Nébié Abdoul Nafion, Koussoubé Roger et Hamado Zongo qui a engagé un interrogatoire poussé avec l’Adjudant Dibloni. En fin de compte, Delta assènera : « comme les enseignants le savent, dans une classe, il y a des dormeurs. Dans l’armée aussi, il y a des dormeurs. Donc, si un de vos clients vient vous dire qu’il n’a jamais entendu parler du RDG ou que ça ne lui a pas été enseigné, dites-lui, qu’il est un dormeur ». Et Me Sandwidi de répliquer : « Rassurez-vous, mes clients ne sont pas des dormeurs ». Sur les charges de meurtres et de coups et blessures volontaires, l’accusé a aussi plaidé non coupable. Il explique avoir participé à faire revenir des éléments de son unité à la base dès la soirée du 16 septembre 2015. « Dans la soirée du 16 septembre, nous avons constaté que nos éléments étaient au niveau de l’espace aéré de la BCEAO. Je suis allé leur dire que je ne voulais pas les devancer au camp. Ils ont filé en file indienne pour rejoindre le Camp Naaba Kom 2 », révèle l’accusé qui a malgré tout, constaté qu’il y avait des éléments qui manquaient toujours à l’appel. Au rassemblement du 18 septembre 2015, « le chef de corps a demandé aux commandants d’unité de tout faire pour que leurs éléments rejoignent la base et de les maintenir sur place car le bilan est alarmant. On dénombre des morts…Tout le RSP n’était pas dehors. Ce n’est même pas un 1/5ème du RSP qui était dehors. A partir du 18 septembre, ceux qui étaient dehors étaient des éléments incontrôlés », confesse l’accusé Dibloni. A la fin de son interrogatoire, l’accusé a reçu les encouragements de ses co-accusés. Il a échangé de chaudes poignées avec le général Diendéré et bien d’autres accusés. Il a été cueilli dehors par ses frères armes en liberté provisoire comme lui, certains pour le féliciter et d’autres pour protester contre ses déclarations.

Idriss K. Ouédraogo
Encadré « Même chez les Kogl-weogo, ça ne se passe ainsi »
Le soldat de 1re classe Hamado Zongo est accusé d’attentat à la sureté de l’Etat, de meurtres, de coups et blessures volontaires et de dégradation volontaire aggravée de biens. Il était à la barre les mardi 24 et mercredi 25 juillet 2018 pour livrer sa version des faits. « Le 16 septembre 2015, j’étais dans un maquis à la patte d’Oie. Vers 16h, il y a un civil qui m’a appelé pour me dire qu’il a appris à la radio que les autorités de la Transition avaient été arrêtées. Il dit voulait une confirmation. Je lui ai que je n’étais pas au courant…Je suis arrivé au Conseil vers 17h. Je me suis changé (ndlr porter sa tenue) et je suis allé au PC (ndlr Poste de Commandement central). On m’a dit que les autorités ont été arrêtées et que le quartier était consigné (ndlr tout le monde doit rester sur place). J’ai vu le Sergent-chef Ali Sanou qui partait au Camp Naaba Koom 2 et j’ai embarqué avec lui. Je suis resté au piquet. Le 17 septembre matin, je suis sorti avec le chef Sanou pour faire un tour en ville. On est passé par BF1, Rondpoint des martyrs, Rond de la Patte d’Oie, Palace Hôtel avant de rejoindre le camp. Le 18 septembre, on est allé à Zorgho avec Ali Sanou, Zouré Boureima, Siguiri Mohamed… » Quel était l’objet de la mission de Zorgho, interroge le président du Tribunal. « Je ne sais pas. C’est le chef Sanou que nous avons accompagné. C’est lui qui peut vous répondre », réplique l’accusé. Et pourtant, selon le parquet militaire, lors de l’interrogatoire de première comparution de l’accusé Zongo, il avait spontanément déclaré : « Je ne suis plus sorti du camp. Si ce n’est pour aller à Zorgho pour couper la radio qui émettait là-bas. L’ordre a été donné à Sanou Ali. Il nous a rassemblés et c’est dans le véhicule qu’il nous a fait le briefing. On a croisé une fille teint bronzé sur la route. C’est elle qui nous a amené dans la cour de la radio. Nous sommes rentrés. On a regardé partout. On a débranché les fils et la fille qui tenait un briquet a mis le feu. On a démarré à Zorgho vers 18h pour revenir à Ouaga ». L’accusé dit ne se reconnaitre pas dans de telles affirmations. Il maintient s’être rendu à Zorgho mais dit être resté dehors. Pour le parquet, un militaire ne peut pas aller à une mission sans savoir ce qu’il va y faire. « C’est une stratégie de défense qui ne convainc pas », estime le procureur militaire Alioun Zanré. Pour le conseil de l’accusé, Me Alexandre Sandwidi, le juge d’instruction a dû trahir les propos de son client en voulant reformuler. Pour lui, l’autorité du commandant (ndlr le juge d’instruction militaire) a pu jouer sur son client. Me Prosper Farama a prié l’accusé de rassurer l’opinion. « Rassurez-nous parce que tout le monde a eu beaucoup de respect pour le RSP dans ce pays. Comment dans une armée, vous pouvez aller en mission sans qu’on ne vous décline l’objet ou la destination de la mission ? Même chez les Kogl-Weogo, ça ne se passe ainsi. Et dans un corps d’élite, vous partez en mission sans connaitre l’objet. C’est peut –être votre stratégie de défense. Mais c’est une stratégie de défense bancale », s’offusque l’avocat des victimes, Prosper Farama.
I.K.O
Encadré : Qui a tué les 14 victimes du Coup d’Etat ?
L’article 67 du Code pénal burkinabè dispose : « Les auteurs, coauteurs et les complices d’un crime ou d’un délit ou d’une tentative de crime ou de délit sont également responsables de toute autre infraction dont la commission ou la tentative est une conséquence prévisible de l’infraction. » Depuis l’ouverture de l’instruction en barre d’audience du dossier Ministère public contre Général Gilbert Diendéré et 83 autres, les débats sur les infractions de meurtres et de coups et blessures volontaires achoppent sur cette disposition. Pour le parquet militaire, la loi est claire. « C’est l’attentat [à la sûreté de l’Etat] qui a conduit les gens dans les rues. S’il n’y avait pas eu d’attentat, il n’allait pas avoir de morts. Nous estimons que quand vous êtes responsable de l’attentat à la sureté de l’Etat, vous êtes aussi responsable des morts et des blessures qui en résultent », a requis le parquet du commandant Alioun Zanré. Presque que tous les 84 accusés sont poursuivis pour meurtres ou complicité de meurtres et pour coups et blessures volontaires. Qui a tiré sur les 13 personnes décédées pendant les événements des 16 septembre 2015 et jours suivants ? Tous les 84 accusés ont-ils tiré sur les manifestants ? Les avocats de la défense s’indignent contre l’invocation de cette disposition. Pour ceux-ci, le parquet a visé une disposition mal à propos. A en croire Me Zongo K. Thimothée, avocat de la défense, « les conséquences prévisibles d’un Coup d’Etat, ce ne sont pas des morts et des blessés. Et l’histoire du Burkina Faso nous en a suffisamment enseigné ». Quant à sa consœur, Me Zalihatou Aouba, avocat de l’Adjudant Michel Birba, le parquet a été mal inspiré de viser l’article 67 du Code pénal pour imputer les morts aux accusés. « La matière criminelle s’accommode mal avec la globalité. On ne peut pas sur la base de l’article 67 du Code pénal imputer les morts à nos clients. Il faut démontrer qu’ils ont causé tel ou tel acte matériel qui a concouru à la mort des manifestants », défend Me Aouba. Pour Me Alexandre Sandwidi, le parquet a choisi la voie facile en invoquant la disposition querellée. Il a invité « le ministère public à isoler l’attentat à la sureté de l’Etat des meurtres et Coups et blessures volontaires. Le parquet devait chercher à établir pour chaque mort le lien de causalité entre sa mort et les faits matériels qui peuvent être imputés à chaque soldat. Nous avons insisté pour dire qu’il faut décrire des circonstances de temps, de manières pour que les parents des victime et blessés puissent retrouver dans ce procès-là qui et qui sont auteurs de meurtres ou des blessures. En voulant globaliser pour mettre tout sur tous ceux ont participé au Coup d’Etat, on ne permet pas aux morts de reposer en paix. Même du point de vue de nos traditions, quand vous attribuez la mort d’une personne à quelqu’un et que le mort lui-même sait que ce n’est pas juste, il passera le temps à tourner, à remuer dans la tombe et ne peut pas avoir le repos éternel. L’article 67 est un raccourci qui ne tient pas ». Les avocats des parties civiles disent attendre le moment des plaidoiries pour opiner sur la question. En attendant, Me Séraphin Somé est formel, l’article 67 du Code pénal est une disposition particulière qui s’applique au cas d’espèce. « L’article 67 dit que lorsque votre responsabilité est établie pour une infraction dite principale, vous êtes aussi responsable des conséquences prévisibles de cette infraction. Donc si la responsabilité d’un accusé est établie pour l’attentat à la sureté de l’Etat, automatiquement cette personne est responsable des morts et blessures qui en ont résulté ». Cette divergence d’interprétations trouvera peut-être un dénouement d’ici la fin des dépositions puisse qu’à son interrogatoire, le Sergent Yahaya Guiré a reconnu qu’au cours d’une mission de dépannage d’une moto des éléments du RSP sur le terrain, son binôme le soldat de 1re classe Abdou Compaoré a tiré (en l’air) à deux reprises entre le Jardin du 8 mars et le Maquis Rim Nooma, non loin du domicile du Mogho Naaba. A leur passage, dit le parquet, un manifestant a été atteint par une balle et gisait dans son sang. Les deux soldats ont été filmés par les manifestants et les vidéos versées au dossier !
I.K.O

LEGENDES

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