Zones inondables de Ouagadougou: Les populations dénoncent un réveil tardif des autorités

Les saisons des pluies se succèdent au Burkina Faso et se ressemblent. Pour beaucoup de ménages burkinabè, la saison des pluies se conjugue toujours avec son lot d’inondations et des dégâts catastrophiques. Les premières pluies qui se sont abattues sur la capitale burkinabè en début juin 2018 ont emporté des vies humaines et détruit des maisons. Un énième drame qui a remis au goût du jour la problématique des zones inondables de Ouagadougou. Un tour à Nemnin, Nyongsin, Dapoya, pour faire le constat dans ces quelques zones inondables au cœur de la capitale burkinabè.
En cette journée dominicale du 15 juillet 2018, il fait beau temps au secteur 12 de Ouagadougou. Trois quartiers emblématiques composent ce secteur. Il s’agit de Dapoya, de Nemnin et Nyongsin, quartiers de grands commerçants et fortement islamisés. Dapoya, Nemnin et Nyongsin, c’est aussi le voisinage, la proximité avec les eaux des trois barrages de la capitale. Pendant les grandes pluies, les eaux débordent et côtoient les murs de certaines concessions. Au pire des cas, ces eaux rendent visite à leur voisin, souvent avec des conséquences fâcheuses. Malgré la récurrence des catastrophes liées aux différentes crues, plusieurs milliers de personnes vivent dans ces quartiers depuis des lustres. « On est né ici. Nos parents y ont vécu. Donc on est calé », nous lance à la figure un jeune-homme qui visiblement vient de se tirer des bras de Morphée, avant de s’évanouir entre les concessions. A Dapoya, on trouve même des maquis aux bords des eaux et avec une bonne renommée. Plusieurs personnes fréquentent ces lieux publics qui ont très souvent les pieds dans l’eau. Au Maquis Koom Nonr, des clients par petits groupes étaient autour des tables, sirotant une boisson sucrée ou alcoolisée. Ce maquis, comme son nom l’indique, est situé à quelques mètres du Barrage. Ici, des populations ne vivent pas sous pilotis, mais c’est tout comme. A quelques mètres de là, des enfants sautillent innocemment sur des pneus devant le barrage dont les berges tentent tant bien que mal de vomir les sachets, les habits, les boites, les morceaux de bois et autres ordures envahissantes. Au-dessus de l’eau flottent des fleurs appelée la laitue d’eau. Entre les eaux du barrage et les concessions, il y a des pistes pour les piétons et les engins à deux roues. Entre les concessions et les barrages, il y a comme une frontière, une limite presque imaginaire servant de passage. Pour les non-initiés, ce n’est pas évident d’y passer surtout quand la quantité les eaux atteignent certaines proportions après les premières pluies. Et pourtant, piétons, motocyclistes et même les conducteurs de tricycles y passent « sans difficulté » avec dextérité. Un peu de courage et l’on y est. On débouche sur une grande parcelle sur laquelle l’on peut voir les restes des habitats emportés par les inondations de 2009. Rien ne va ici. Sous la furie des eaux d’une matinée de septembre 2009, les habitants de cette parcelle ont dû se sauver ailleurs. Derrière eux, il y a désormais cette parcelle inhabitée et l’ombre d’un arbre qui a maintenant bien grandi près de dix ans après. Bien que les anciens locataires ont dû partir, cet espace ne chôme pas. Alors que les maisons sont tombées depuis ne laissant que boues et amas, Seydou Kaboré dit Youl a trouvé une occasion d’y ériger son atelier. A 57 ans, le natif de la zone inondable y a installé une table pour fabriquer des objets d’arts. Dans cette activité, il se fait assister par ses petits frères du quartier. Un grand arbre se dresse au milieu de la parcelle voisine du barrage. Le nouveau locataire nous fait l’histoire des lieux : « Sur cette parcelle-là, il y avait une grande cour et une grande famille. Avec les inondations de 2009, l’eau a tout détruit. Le propriétaire est parti. Il n’a pas pu reconstruire. Moi, j’habite à côté. En 2009, l’eau m’a aussi rendu visite. Les inondations ont détruit ma maison. J’ai été blessé. Nous avons été hébergé au Stade du 4 Aout », introduit-il tout en nous indiquant l’état de ses membres inférieurs handicapés. A l’aide de ses béquilles, Youl nous fait la délimitation de la parcelle et le point du ravage des eaux de 2009. Ce quartier, Nyongsin, l’a vu naitre. C’est son histoire. Et quitter ce quartier sera pénible. Malgré les dures épreuves qu’il a enduré le 1er septembre 2009, Seydou Kaboré est revenu sur la parcelle sur laquelle il a vu le jour il y a plus d’un demi-siècle, quand Ouagadougou n’était pas ce Ouaga des années 2000. Mais pourquoi, est-il revenu après les tristes événements de 2009 ? « J’aime ta question, mon petit », annonce-t-il, avant de poursuivre : « Je suis né dans cette zone inondable en 1961. Mon père a vécu ici. Il n’a pas eu peur. Pourquoi moi, j’aurais peur ? La première inondation, ici, c’était en 1976. Il n’y a pas eu de dommages. Personne n’a bougé d’ici. J’étais jeune en ce moment. En 2001, il y a eu encore inondation. C’est juste quelques maisons qui sont tombées et on a reconstruit. En 2009, il y a eu la catastrophe et on a quitté. On était hébergé au Stade du 4 Août. J’ai été le premier attributaire de parcelle à Yagma en septembre de la même année. C’était la parcelle n°23 du lot 13 dans la section 1021 que je devais aménager. Je suis revenu me réinstaller parce qu’une tonne et demie de ciment, vingt tôles plus cinquante milles (50 000) francs ne peut pas construire une maison de dix tôles. Je suis revenu construire ici parce que j’ai des enfants qui sont scolarisés dans le quartier. Là où on devait partir, l’Etat n’avait pas prévu d’infrastructures ». Après 2009, les structures municipales avaient procédé à des recensements dans la zone aux fins d’attribuer des parcelles aux populations sinistrées d’alors. « Ces recensements n’ont pas suivi les règles », dénoncent les populations. « On n’a pas tous été recensé. Ils ont juste pris quelques personnes dans cette grande cour pour les attribuer des parcelles. Ils ont dit à d’autres de patienter. Jusqu’aujourd’hui, ils continuent de patienter. Mieux, certains locataires ont été recensés alors que les véritables propriétaires ne l’ont pas été. Pendant que des non-sinistrés ont eu des parcelles, ceux qui ont subi les dégâts des eaux n’ont rien », s’offusque Sidiki Dermé, natif de Nyongsin, membre d’un cadre informel d’échange des habitants de la zone inondable.
« Arrêtez le vandalisme verbal »

3. Pour Sidiki Dermé, ce sont les inondations de la Côte d’Ivoire qui ont réveillé les autorités burkinabè : « Il faut arrêter le vandalisme moral en racontant des conneries sur les gens »

Les populations de la zone inondable du secteur 12 de Ouagadougou n’entendent pas que « les autorités les mettent tous dans le même sac ». Ils disent être lassés d’entendre que les populations des zones inondables prennent des parcelles sur d’autres sites pour les revendre et revenir s’installer dans les zones décriées. Pour elles, si nul ne peut se prévaloir de ses propres turpitudes, l’Etat ne peut leur opposer le fait que des gens vendent leurs parcelles, car le début des processus de recensement a été émaillé de fraude. « Ils font les recensements politiquement. Donc ceux qui n’ont pas été recensés sont là. Ils ne vont pas bouger, car ils n’ont nulle part où aller », soutient Sidiki Dermé. L’ancien sinistré de 2009, Seydou Kaboré, reconnait que des gens ont effectivement bénéficié de parcelles ailleurs, notamment à Yagma. Mais il y a un hiatus. « Les autorités disent qu’il y a des gens qui ont eu des parcelles ailleurs et reviennent se réinstaller dans les zones inondables. Oui, c’est vrai mais pourquoi ils ne parlent jamais des personnes des zones inondables qui n’ont jamais été recensées ? Ceux qui n’ont pas eu de parcelles, vous voulez qu’ils quittent pour aller où ? Ils n’ont qu’à répondre à ces questions d’abord avant de parler des autres », s’indigne Youl. « Ce coin que vous voyez (ndlr les trois quartier Dapoya, Nemnin et Nyonsin), c’est Dieu qui nous a donné. On est né ici, trouvé ça comme ça mais l’eau ne nous a pas bouffé. Regardez, est-ce que vous voyez un caniveau ici. Il n’y a rien. Ils ont laissé les ordures et les sachets boucher le Barrage, qu’il ne cure pas. Pourtant, un barrage se cure chaque dix ans. Vous voyez, les problèmes sérieux sont connus. Ils ne les résolvent pas. Chaque année, quand les premières pluies commencent, ils n’ont de cesse de nous déranger », argumente-il. Pour Sidiki Dermé, la problématique des zones inondables est le cadet des soucis des autorités burkinabè. Et pour s’en convaincre, il dit avoir remarqué que pendant la saison sèche, « personne n’en parle. C’est pendant l’hivernage qu’ils commencent à en parler. Il faut que l’Etat soit responsable. Depuis plus de 60 ans, on parle toujours des mêmes zones inondables ». Mieux, poursuit-il, la zone inondable du secteur 12 de Ouagadougou est plus vieille que ceux qui en parlent aujourd’hui. Evoquant une récente lettre de la ministre en charge de l’action sociale qui a annoncé que son département n’apportera pas de soutien aux personnes restées dans les zones inondables, l’enfant de Nyongsin dénonce des propos ridicules et une fuite de responsabilité de la part des autorités censées protégées les populations. « Ces propos vident le CONASUR [ndlr : Conseil national de secours d’urgence] de tout son contenu. La ministre veut affamer les gens. Pour une femme, ça me pose problème. Elle doit savoir que Blaise Compaoré n’a pas affamé les sinistrés. D’ailleurs, leurs vivres nourrissent les non-sinistrés au détriment des sinistrés. Il y a des gens qui grossissent pendant les inondations. Pourquoi vouloir affamer les gens parce qu’ils ont pris une seule parcelle, alors les maires qui ont pillé les terres, qui ont détourné 140 à 200 parcelles, on les a tous libéré de prison », questionne-t-il. « Il faut bien aménager le barrage et puis le problème est réglé. On sait que c’est à cause des inondations d’Abidjan que les gens sont en train de parler aujourd’hui. Il faut arrêter le vandalisme moral. Ceux qui sont dans les zones inondables ne sont pas des misérables », assène Sidiki Dermé. Il demande aux autorités de faire le point des dons pendant les inondations de 2009. « Vous ne pouvez pas donner 20 tôles plus 50 000 francs à des sinistrés d’aller construire des maisons. Ceux qui parlent là, même leur poulailler n’est pas comme ça », juge-t-il. Les populations des trois quartiers demandent aux autorités de descendre sur le terrain « pour avoir les vraies informations au lieu de rester entre les quatre murs pour prendre des décisions impopulaires ».

Idriss K. Ouédraogo
Encadré : Prévenir les inondations à partir de la compréhension des causes
Diplômé de l’Ecole Inter-Etats des métiers d’Architecture et d’urbanisme de Lomé en 1985, Ignace Sawadogo est patron du bureau d’étude en architecture et urbanisme dénommé Compagnie d’ingénierie pour la Construction, l’aménagement et le développement (CICAD). Sur les causes des récurrentes inondations à Ouagadougou, l’architecte-urbaniste pointe entre autres les problèmes liés à l’évacuation des eaux, aux mauvaises études topographiques de terrain, le manque d’assainissement ou simplement les fortes pluies. A cela, il faut joindre « les choix d’installation » lorsque les populations partent s’installer dans des zones à forts risques d’inondations. « Quand vous prenez les ouvrages d’assainissement, la plupart est mal entretenue. Il y a aussi la faiblesse de l’ensemble des ouvrages d’assainissement. Du fait du manque d’entretien, des ouvrages ont même disparu. S’il y avait une projection qui avait été faite sur une période de dix ou vingt ans, on allait dimensionner les ouvrages en fonction de l’évolution de la population », soutient l’architecte Ignace Sawadogo. Pour lui, tout commence au niveau des lotissements qui doivent intégrer « une bonne analyse de la trame naturelle des terrains, c’est-à-dire identifier en fonction de la topographie comment les eaux doivent couler. Le lotissement doit se faire de sorte que les caniveaux puissent avoir un sens d’écoulement des eaux vers les exutoires principaux », enseigne l’urbaniste de la CICAD. Même la configuration des routes peut entrainer des inondations, car dit-il, la route doit servir de dernier canal d’évacuation des eaux en cas d’inondations. La voirie urbaine doit être étudiée pour servir de dernier canal d’évacuation des eaux toutes les fois que les autres ouvrages d’assainissement sont débordés. « Quand vous regardez la plupart des voiries, on va entasse la terre dessus avant de faire le bitume. Evidemment quand la voie est plus haute que les autres ouvrages d’assainissement, comment elle peut servir de dernier canal d’évacuation », se demande-il. « Bien au contraire, on va constituer des digues sur la voirie. Et les eaux vont se buter aux digues et revenir inonder les maisons », se désole Ignace Sawadogo. En guise de solution, l’architecte-urbaniste invite les citadins à avoir une bonne culture urbaine et tous les acteurs qui interviennent dans la chaine de construction et d’aménagement à bien faire leur travail en synergie. Il faut que les municipalités s’impliquent. Il propose de revoir la configuration des voiries. « La ville est un espace organisé, géré et planifié. Donc on doit faire en sorte que les espaces qui sont appropriés pour les maisons d’habitation que ce soit ces espaces qui soient occupés pour le logements. Les espaces qui sont appropriés pour les équipements industriels soient affectés à cela. Ceux appropriés pour les équipements commerciaux reçoivent de tels équipements. Les espaces qui sont non constructibles qu’ils y aient des mesures qui empêchent que les gens occupent ces espaces-là. C’est à ce prix qu’on pourra réduire les inondations », recommande l’architecte-urbaniste.
Idriss K. Ouédraogo

6. Le géographe-urbaniste, Dr Issa Sory : « Il faut avoir une politique urbaine qui s’intègre de façon cohérente dans une politique nationale »

Encadré : « Aucune action ne propose la réduction de la vulnérabilité des résidents des zones inondables », Dr Issa Sory, géographe-urbaniste
Géographe et urbaniste de son état, Dr Issa Sory est enseignant-chercheur à l’Université Norbert Zongo de Koudougou. Pour lui, les causes des inondations diffèrent selon qu’on est en campagne ou en milieu urbain. Mais, explique-t-il, les inondations ont des causes communes que sont les fortes précipitations, l’occupation des zones dites à risque et l’absence, la non application ou l’inadaptation des outils de planification. « Ouagadougou n’a aucun outil de planification valide ; ni le Schéma Directeur d’Aménagement du Grand Ouaga (SDAGO) revu en 2008, ni le Plan d’Occupation des Sols (POS) de 2012 n’ont été adoptés. Ce qui veut dire que l’aménagement de Ouagadougou est à roue libre », analyse l’enseignant.
En milieu rural, Dr Sory impute les inondations à la vétusté des ouvrages de retenue d’eau. « De nombreuses localités sont exposées aux eaux des barrages du fait de leurs digues qui peuvent céder à tout moment ou de leur ensablement », estime-t-il. En milieu urbain, le chercheur indexe l’insuffisance ou l’inadaptation des ouvrages d’assainissement pluvial et l’absence de vision dans le domaine de la gestion des déchets. « Le seul schéma de gestion des déchets qui existe a été élaboré pour la ville de Ouagadougou et Bobo-Dioulasso. Il n’a jamais été appliqué dans la seconde ville », nous apprend-il. Les raisons anthropiques liées au sol et au relief sont secondaires aux yeux du géographe.
Sur la problématique des zones inondables, Dr Sory enseigne d’entrée que lesdites zones ne sont pas localisées seulement dans les espaces non lotis, des espaces lotis aussi sont identifiés comme inondables. « Il existe des inondations dans les zones inondables et dans les zones non inondables. Ce qui veut dire que la localisation des citadins ne les épargne pas des inondations. La délimitation de ces zones dites inondables s’appuie sur la possibilité de survenue d’une inondation dans ces zones du fait de la présence des eaux », commente-il, avant de poursuivre : « Je ne partage pas du tout la solution proposée qui consiste à reloger les exposés (à cet aléa) à la périphérie de la ville, pendant que rien n’est fait en terme de réduction de la vulnérabilité des résidents des zones inondables ».
Comment éviter les inondations ? Pour Dr Issa Sory, toutes les politiques publiques actuelles sont en déphasage avec la réalité en matière d’aménagement. « Certains de mes enseignants sur ces questions sont à des nœuds sensibles de ce pouvoir. Alors, pourquoi ça ne marche pas », s’interroge-t-il. A l’en croire, la réduction des risques d’inondation passe inexorablement par l’élaboration et la mise en œuvre d’une stratégie de gestion des risques d’inondation. « Cette stratégie qui pourrait être propre à chaque ville pourrait reposer sur les quatre stratégies à savoir le développement de la gouvernance et les maîtrises d’ouvrages, l’aménagement durable des territoires, l’adoption de l’approche ‘‘mieux savoir pour mieux agir’’, l’apprentissage à vivre avec les inondations, etc. », préconise le géographe. Ensuite, Dr Sory propose l’élaboration et l’application de tous les outils de planification. Il faut aussi « réduire au maximum la vulnérabilité des résidents des zones inondables par l’aménagement car ce sont les types d’infrastructures actuels qui rendent ces zones inondables et créer un observatoire fonctionnel de suivi et de réhabilitation des retenues ».
Recueillis par Idriss K. Ouédraogo

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